Une fois n’est pas coutume, Tom King continue de jouer les archéologues de l’univers DC. Bien loin de la Justice League, nous faisons la connaissance d’un héros poussiéreux, l’archétype même du pulp : Adam Strange, le White Savior.
De cette figure, l’auteur va donc s'affairer à ce qu’il sait faire de mieux : autopsier le mythe sans gants, le passer à la moulinette de ses thématiques fétiches, au filtre de son art romanesque, de sa narration sophistiquée, tout en cherchant à le faire résonner dans notre 21e siècle, en proie aux pires extrêmes dès lors qu’il s’agit de trouver un héros au milieu de la cacophonie collective.
Si Rorschach avait pour principe de discourir sur les histoires, la façon dont les gens s’en racontent à eux-mêmes et fondent toute leur réalité dessus, jusqu’à ce que ces histoires finissent par tuer, il en va de même avec Strange Adventures. À cela s’ajoute une autre marotte déjà dépeinte dans Mister Miracle : les PTSD. Aussi, cet album tient de la conjonction, de l’alignement des sphères, prouvant une fois encore la maîtrise stylistique et la cohérence de l’œuvre d’un grand monsieur.
En définitive, chacun est une île. Et personne ne demande pour qui sonne le glas. Parce que personne ne l’entend.
Figure de proue du nouvel univers DC, Tom King n’est jamais meilleur que lorsqu’il s’agit de sonder les tréfonds de la psyché brisée de ses héros, de gratter le vernis pour mettre au grand jour l’enfer caché sous leurs vies pleines d’aventures et de fantaisies. Adam n’échappe pas à la règle.
En nous dressant le portrait de ce « héros des deux mondes » à travers son présent (celui qui le voit devenir le chef de la résistance face à une invasion extraterrestre Pykkt) soudé à son passé (celui qui écorne la brillante façade de son soi-disant héroïsme sur Rann, planète qu’il sauva au prix de terribles crimes de guerre face à l’envahisseur Pykkt), King pave la voie à une croquante satire de l’interventionnisme américain, du racisme inhérent à un peuple ségrégationniste (déjà à l’œuvre dans Gotham City Année Un), et du culte de la violence héroïque dont les USA sont les champions en titre.
En plus de donner un souffle propre à la narration, cette fragmentation du récit incarne surtout celle de l’esprit d’Adam, déchiré entre deux planètes, entre son serment et ses actes. Une schizophrénie qui se retrouve jusque dans le dessin, confié à 2 artistes différents : Mitch Gerads s’occupe du présent avec son trait plus évasif, tandis que Evan Shaner esquisse le passé dans un style plus pulp, comme un hommage à l’héritage du personnage. Deux talents au sommet de leur art.
Une fois de plus, il s’agit de mettre en exergue un super-héros écrasé sous le poids de sa propre légende, de cette mythologie qu’il a lui-même construite. D’autant que l’album débute sur une dédicace destinée à promouvoir son propre livre (titre éponyme), lequel raconte de manière contentieusement aseptisée la manière dont il réussi à unifier les tribus de Rann et devint le « Messie » d’une civilisation. Un livre écrit par sa propre femme, au demeurant. Un personnage qui, naturellement chez King, est croqué avec justesse et relief, nous rappelant qu’il est sans doute le maître incontesté pour écrire de puissantes romances entre les bombes et les tirs de pistolaser.
De fil en aiguille, l'enquête de Mister Terrific, mandaté par Batman pour enquêter sur Strange et ses implications dans le prochain envahissement Pykkt visant la Terre, nous découvrons que sa victoire n'était qu'une vaste mascarade… Pour vaincre les Pykkts, Adam Strange a conclu un horrible accord : leur livrer la Terre. Il a vendu son monde. Sans quoi, son peuple et sa fille mourront. Il n’avait pas le choix, n’est-ce pas ? C'était un acte dirigé par l'amour, pas vrai ?
Puissent les dieux pardonner ceux qui s’opposent à nous. Car nous ne leur pardonnerons rien.
Tom King pousse de nouveau l’héroïsme jusqu’à l’absurde, tout en nous laissant constater les dégâts qu’il inflige à ses personnages. En fait, ce qu’il faut retenir de la majorité de ses travaux, c’est que ces soi-disant héros auxquels on offre le pouvoir, au détriment de nos vies, ne sont pas moins brisés que nous. Tout ce qui les sépare du quidam ordinaire, c’est un pyjama en lycra. Tout aussi faibles et perdus, on exige pourtant toujours plus d’eux. Hissés sur nos épaules, pas étonnant qu'ils nous écrasent.
Le choix de l’individu face à la raison d’État apparaît dès lors comme un symptôme. Entre protéger et asservir, la marche est courte. De Watchmen à Kingdom Come, King se faufile dans cette tradition, apportant évidemment sa propre vision : celle d’une violence qui contamine. Celle que peuvent nous infliger nos ennemis, mais aussi celle qui finit par nous gangrener, jusqu’à redéfinir qui nous sommes, jetant l’opprobre sur notre « moi » et la honte que nous pouvons en concevoir.
Oui, je pense que ma culpabilité me motive, me pousse à me déguiser et à me battre. Pour être honnête, ce n’est pas la mort de l’enfant qui me pèse. Mais plutôt la possibilité que cette mort m’ait inspiré du soulagement.
Dans cette guerre aux proportions galactiques, Adam s’est laissé posséder par sa douleur ; une douleur qu’il a lui-même infligée à ses adversaires, à sa famille et à celle qu’il aime. « Pour me sauver, tu m’as détruite », lui crache sa femme lorsqu’elle apprend le pacte que son mari a marchandé avec leurs oppresseurs. La brèche n'en est que plus déchirante pour le lecteur.
Les dés étaient pipés. Il s’est joué d’elle, lui a menti, jusque dans ses aveux. Elle qui fut sa confidente, son promontoire, sa communicante, celle qui a menti pour lui et retourné l’audimat à son avantage. En cela, le personnage incarne l'effrayant exemple de la manière dont les médias peuvent retourner la vérité à leur avantage, remodeler les drames pour en faire des étincelles d’espoir, jouer sur la corde sensible de nos peurs pour nous enrôler dans leurs monstrueuses causes.
Parfois, et on le remarque en ce moment même, les gens ont besoin d’un héros capable du pire pour les sauver, quitte à nier leur humanité. Tout plutôt que de faire front soi-même, de risquer de perdre ce qu'on a bâti. Ils se tournent alors vers Adam comme vers un dieu, au milieu de l’épreuve, persuadés que ce Héros regarde leur souffrance avec compassion et comprend la profondeur de leur douleur intérieure. Sauf que non. Et alors résonne cet extrait :
Il y a toujours quelque chose de séduisant dans l’idée d’une nation qui se dresse pour réparer une injustice, simplement parce qu’il le faut. Hélas, cela ne se produit quasiment jamais dans la réalité ; car l’existence même de cette injustice est généralement la conséquence d’une faiblesse morale survenue là où, précisément, une immense force morale aurait été nécessaire.
C’est la grande dichotomie du genre : à quel moment une organisation ou un héros supposé aider bascule-t-il dans le fascisme ? Parce que Batman et Superman ont beau passer leur temps à franchir les barrières de la loi au nom du bien commun, que se passe-t-il lorsqu’ils franchissent la limite pour eux-mêmes ?
Dans Strange Adventures, l’auteur parle donc de guerre, d’héroïsme et d’Histoire, car les trois sont intimement liés, ricochent les uns sur les autres, provoquant des collisions corruptrices et des dégâts collatéraux ravageurs, aussi bien physiques qu’éthiques.
Alors oui, King déconstruit, comme ses aînés, le mythe du super-héros. Peut-être est-il moins espiègle qu’un Grant Morrison, ou moins érudit qu’un Alan Moore. Toutefois, il est sans doute plus empathique et moderne dans son geste : il rapproche toujours davantage la focale, nous invitant littéralement dans leur salon, leur chambre à coucher. En clair : leur foyer et l'amour. Derrière les oripeaux du costume, sous le vernis du mythe, ne subsiste qu'un homme ou une femme.
Explorant tout du long le thème de la responsabilité, la conclusion épouse son penchant pour les fins immorales, celles qui nous laissent avec un petit arrière-goût en bouche et beaucoup de questions en tête. Il choisit le pire, parce que le meilleur ne nous aurait pas interpellés de la même manière. Comme toutes mes lectures du bonhomme, j'en ressors grandit, émut, et légèrement moins naïf sur le monde qui m'entoure. Lier le plaisir à l'agréable. Merci.
Nos vies sont des récits. De petits contes à destination de nos amis, de nos amours, de nous-mêmes. Et à chaque instant, nous prions tous les dieux possibles de faire en sorte que personne ne découvre, jamais, que nous ne faisons que mentir.