Terre ou Lune
8.3
Terre ou Lune

BD franco-belge de Jade Khoo (2026)

Terre ou Lune, Jade Khoo (2026)

La facilité avec laquelle elle déclenche la fascination de son lecteur est pour le moins déconcertante. C'est sans doute cela que l’on appelle le talent. À 27 ans seulement, Jade Khoo s’affirme comme l’une des plumes montantes de la bande dessinée francophone avec Terre ou Lune, publié aux éditions Morgen, dans lequel elle sublime les codes habituels de la science-fiction pour composer une fable écologique singulière, sensible et profondément poétique. Elle affirme un style, un univers, une affinité pour les considérations écologiques et les récits initiatiques, comme dans son premier album intitulé Zoc, mais qui se trouve cette fois-ci transcendé par le travail délicat à l’aquarelle et la parfaite assimilation des modèles référents (Moebius, Zao Dao, Miyazaki).


Mais au-delà du style, c’est l’objet lui-même qui devient source de fascination : que ce soit ce récit promis comme un mystérieux diptyque, cette couverture représentant un regard immense qui s’empare de notre attention, ce papier dont la surface conséquente donne pleine liberté au trait et à l’aquarelle, ou encore ce poids et ce format convoquant les sensations exquises de l’album d’illustration, tout est fait pour que la physicalité du livre donne matière à l’exaltation, l’immersion ou la réflexion. C'est l’expérience même de la lecture qui se charge d’épaisseur et de profondeur.


Une profondeur que l’on devine rapidement avec cette coloration dramatique émergeant sournoisement à travers les premières planches aux doux accents bucoliques : c’est la violence et la mort qui font naître d’une certaine façon Othello, le principal protagoniste, dans le récit : alors jeune garçon, il est prisonnier des plans machiavéliques de sa mère qui le poussent au parricide. Notre héros voit d’entrée son enfance brisée et son avenir hanté par le poids de la culpabilité.


Jade Khoo double ainsi son récit SF d’une quête intime bouleversante, et dont la pleine réussite doit beaucoup à la finesse de la dimension symbolique utilisée : comme nous le montre la relation qui s’écrie entre Othello et son ami Ange, alors que le prénom shakespearien du premier convoque un référentiel terrien (l’homme, ses tourments, ses passions...), le second bien plus céleste nous invite à la prise de hauteur et à la spiritualité. Une prise de hauteur symbolisée par leur intérêt pour l’ornithologie, une passion commune qui permet une reconnexion avec la nature, sa nature profonde (opposition pureté du monde animal avec la perversité de l’Homme...), tout en permettant l’exploration sensible des traumas enfouis (les flashbacks qui ressurgissent lors des moments d’observation des oiseaux). Subrepticement, l’ornithologie nous apparaît comme l’école de la vie, celle où l’on apprend à se connaître, à se reconnaître et à se reconnecter au monde.


De la même façon, Terre ou Lune va cultiver inlassablement notre intérêt en jouant sur les contrastes et en multipliant les paradoxes : l’univers SF va se farder des couleurs terre à terre d’une vie lunaire bucolique où la nature est au centre de tout (la culture, l’observation des oiseaux...), tandis que la Terre étouffe sous les effets toxiques d’une modernité humaine mal contrôlée. Par son visuel, sa gestion du rythme et des silences propices à la réflexion, l’album sous-tend un vaste questionnement sur l’humanité et son avenir.


Incontestablement, le plus grand tour de force de Jade Khoo réside dans sa superbe réappropriation de l’aquarelle : le style visuel donne aux pages sa texture et son énergie, l’étalement des couleurs façonne quant à lui des univers d’une grande densité tout en peignant avec facilité la plus subtile des émotions : le soin apporté aux décors, à la nature et aux détails donne un résultat formidablement expressif : on a l’impression de ressentir les éléments, d’entendre le bruit des oiseaux... Quant au jeu sur les teintes douces, il n’empêche pas, paradoxalement, l’éclosion de la tension et de la gravité émotionnelle, comme l’angoisse de la solitude ou les questionnements anxieux en lien avec l’histoire parentale (des questionnements qui préparent, évidemment, le second opus). Visuellement, cela donne à l’album sa cohérence et sa pleine puissance évocatrice, tout en ayant l’élégance de nous épargner les écueils du surlignage ou du tout explicatif.


À la fois contemplatif et vibrant, poétique et bouleversant, Terre ou Lune donne à sa fable écolo les charmes de l’enivrement visuel. On en sort admiratif, et impatient de découvrir sa suite...


8.5/10

Cosmo_
8
Écrit par

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Créée

le 17 août 2026

Critique lue 22 fois

Cosmo_

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2

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