Ah, l’Histoire. Quand c’est conté par les Japonais c’est… indescriptible. Un peu à la manière dont on ne saurait trop évoquer la forme exacte d’un mollard.
Y’en a des biens, romancés de peu ou de beaucoup, la distance forçant parfois à combler les lacunes documentaires ou à densifier une intrigue qui ne demande qu’à l’être, l’œuvre gagnant ainsi en crédit auprès de ses lecteurs. Seulement, il y a de justes proportions d’écriture et de mise en scène à exhiber dès lors où l’on touche à l’Histoire véritable d’une nation. Ne serait-ce au moins que par respect.
Or, les nippons, c’est pas tant qu’ils soient irrespectueux qu’arespectueux. Donnez la Bible à un européen, il fondera une société et érigera des cathédrales. Donnez-la à un Japonais et… enfin… vous savez, quoi. Pas besoin de vous faire un dessin, puisque c’est déjà fait.
Ces gens-là, dit-il avec une condescendance dans le ton muet qu’est le sien, ont l’art de savoir tourner les choses en dérision sans le vouloir, sous couvert de rendre hommage parfois. À ce stade, je ne dis plus de ce procédé qu’il est maladroit, mais qu’il est japonais.
Wolfsmund, dans la veine tarie de Hawkwood, nous relate les événements de la fin du Moyen-Âge avec un semblant d’impudeur. Malgré la volonté de l’auteur, j’insiste. Je lui pardonne d’avance ses japonneries et ne lui prête aucune mauvaise intention. Quand bien même en aurait-il des bonnes à revendre, il faut se souvenir néanmoins de celles-là, l’Enfer en est pavé.
Première chose à ne surtout pas faire dans un manga historique traitant de conflits entre plusieurs factions : dépeindre les uns comme des gentils et les autres comme des méchants. C’est infantilisant d’une part et, par conséquent, d’une malhonnêteté consumée. Peut-être même assumée, allez savoir.
Il n’y a en tout cas rien de tel que de présenter un tel manichéisme dans une œuvre débordant de partialité indue. Ce n’est pas parce que les vainqueurs d’une période historique ont vaincu qu’ils sont les plus justes. L’Histoire récente tend d’ailleurs à démontrer le contraire.
Pareil écueil que celui-ci vous gâte une œuvre comme cela est difficilement mieux permis.
Sans compter la conception graphique des personnages qui accompagne la bévue. Les uns ont la vertu sur la gueule quand les autres laissent aller leurs traits dans une déliquescence maléfique. Et ne parlons pas de ce lieu-commun qui voudrait que les européens de plus modeste condition que les seigneurs soient des loqueteux. Sinon ceux qui travaillent aux champs et se salissent durant leur labeur, les plus humbles, contrairement à ce que semble croire l’auteur, n’étaient couverts de crottin et d’urine en chaque instant de leur pérégrination.
En outre, les passes d’arme n’ont rien d’exceptionnelles. C’est évidemment correct – je mets la barre un peu haute – mais on n’en retiendra que peu de choses sinon rien à l’arrivée.
Ce qu’on retiendra en revanche, c’est l’issue de ce premier chapitre qui, sans trop en dire pour que vous preniez plaisir à le lire, ne nous bassine certainement pas avec ce qu’on en attendait. Mitsuhisa Kuji aura su frapper là où il fallait pour nous percuter comme il se devait. Mes infinies réserves sur le cadre de son œuvre, ne cédant que trop à tous les poncifs pour que je la crédite de mon estime, aura su me tromper. J’admets, c’était bien joué. Je n’ai pas été aussi passionné de lire de pareilles mésaventures à un poste frontière depuis L’Habitant de l’Infini.
Le procédé narratif, pour ingénieux et original qu’il fut, n’ôte cependant rien, ou pas grand-chose, au caractère convenu des trames narratives que sont celles des nobles rebelles contre le méchant empire autrichien. Encore moins dès lors où l’une des protagonistes est basiquement une ninja qui, désarmée, roule aisément sur une cohorte d’hommes en armure. J’aime mon Histoire helvétique sans science-fiction ajoutée, merci bien.
Intriguant spectacle que celui où le protagoniste est à la fois l’antagoniste du récit. C’est une manière innovante – et plaisante – de narrer une œuvre autrement que celle observée par Mitsuhisa Kuji. Mais il aura fallu qu’on le dépeigne comme plus cruel que de rigueur afin de le rendre moins convainquant à nos yeux. Le seul fait de faire son devoir et d’observer la loi du duché fait déjà de lui un homme redoutable, nul besoin d’en rajouter avec son sadisme perpétuel. Le tout, en allant jusqu’à le présenter comme une pure figure maléfique, du genre de celle qui apparaît au sommet des Alpes pour châtier Guillaume Tell qui passait par là. C’en est quasiment surnaturel vous dis-je. Et ça ne s’arrête pas en bon chemin, alors qu’on ne retrouve pas les corps de Guillaume et son fils après une chute spectaculaire dans un ravin.
J’aime encore bien cette trame, mais le format épisodique, qui ne surprend plus passé le premier chapitre, se repose bien trop sur ses acquis pour être une œuvre complète, même à la considérer à demi. Le seul attrait de Wolfsmund tient à l’issue de ses chapitres, et l’effet de surprise – qui joue pour beaucoup dans l’intérêt qu’on puisse lui porter – ne fonctionne alors pas deux fois.
Les histoires sont assez répétitives, seule le supplice change un peu.
Car disons-le, c’est un recueil de tortures médiévales diverses que ce manga au final. Toutes rapportées avec trop d’allégresse pour être franchement innocentes. Après l’empalement, l’œuvre, ainsi gratifiée d’un tel coup de pied – et pas que – au cul, décolle pour faire avancer la révolte contre le duché. Ça vire donc à la gueguerre médiévale. Pas une assez bien mise en valeur pour qu’on lui trouve un grand intérêt.
Les gentils gagnent au prix d’insignifiants sacrifices puisqu’aucun des personnages ne nous ont marqué, les méchants sont repoussés et vaincu, vive la Suisse libre, tout ça, tout ça.
Avant d’être quelconque, Wolfsmund a au moins eu pour mérite de surprendre. Seulement, une fois qu’on vous a fait « bouh » à une reprise seulement, vous le répéter en cent-six autres occurrences vous agace plus que ce ne vous fait sursauter. L’œuvre, alors, surprend, agace, puis ennuie. Aussi, si j’en recommande la lecture, ce n’est finalement que pour s’essayer au premier chapitre.