Mark Millar fait partie de ces auteurs que l’on apprécie. Mais c’est tout. Il est appréciable, son ultra-violence n’est pas nécessairement désagréable. Et sa puérile provocation me rappelle celle d’un enfant mal considéré. Enfin bref, Millar ne surprend pas, ne déçoit que rarement. Mais là, c’était autrement. Une fleur dans la faune ? Un chef-d’œuvre millarien.
Pour ce faire, il traite de Wolverine. Il en sonde les défauts et les qualités, il traite de l’Homme Logan. Aucun biais positif ou pessimiste : c’est ici une recherche du pendant narratif. Old Man Logan raconte un Wolverine usé par le temps, fatigué d’exister, qui doit vivre avec un souvenir difficile : celui du meurtre des X-Men. Pour sauver sa famille et son équilibre paisible, il part en quête d’argent dans un voyage plein de complexité.
J’ai beaucoup parlé de la narration depuis le début, vomis de mondanité ! Le figuratif est trop de ce monde. Le beau n’a besoin ni de morale, ni de logique diégétique. Comme si l’arrêt faisait tout. Je lis une BD, pas un scénario. Je cherche le beau. Et de fait, je suis servi : Steve McNiven livre un travail monstrueux. Il tend au réalisme mais n’oublie pas le style. Son identité graphique est stimulée. Ramené au devant de la scène, il fait montre d’une main technique et personnelle. Enfin bref, couleur, image, ce pourrait être insensé que ce serait beau.
Déjà une deuxième voix critique en cet axiome liminaire : « Millar sait faire ». Si je critique, jamais je ne remets en question le savoir-faire ô combien maîtrisé de l’artiste. Eh bien, allons-y. Le comics est agréable à lire, j’ai passé un bon moment. La soirée m’a vu débuter et clôturer le bouquin. Et ce n’est pas pour rien : le suspense est tenu en haleine. Les personnages sont délicats, mais ce ne sont que des symptômes. Et il ne faut pas, a fortiori, les suivre. L’analyse critique est au-delà, et ces codes émotionnels sont l’ennemi de l’esprit critique à l’endroit de l’objet d’étude. Donc, mise en marge des émotions : était-ce une bonne narration ? La réponse est que oui, le rythme est technique, il laisse dormir puis stimule. Une cadence adaptée pour un récit de 250 pages. Millar a bien réussi sur ce coup-là. Ceci étant dit, les péripéties, aussi nombreuses soient-elles, sont par moments trop resserrées. Il ne laisse pas vraiment de place à une vraie redescente. Mais ce ne sont que des défauts rythmiques perfectibles. À vrai dire, le génie narratif s’explicite en ceci : les personnages. Tous aussi complexes que pertinents. On retrouve une forme de dualité en chacun, une forme de dichotomie caractérielle. Entre Logan et Wolverine, Hawkeye et le père. La prétention de la nécessité de l’être appartient aux vilains : Banner, Caïd…
Sortir les griffes ou ne pas les sortir, telle est la question. Ce n’est pas dans mes habitudes de chercher des caractères philosophiques à des œuvres qui ne sont pas censées l’être. C’est aussi absurde que de relever la composition chimique de la page pour l’analyser. Mais j’ai trop entendu de faux semblants sur Millar et son œuvre. Des « c’est trop simple » lâchés dans le bon vouloir auditeur qui acquiesce en silence parce qu’il ne se pose pas vraiment la question. Eh bien, personnellement, j’y vois une richesse philosophique, quelque chose de sartrien, je pense. Comme une condamnation à la liberté. Logan refuse de faire usage de ses griffes. Il est clair qu’il a pris conscience de sa liberté, mais n’en use pas à bon escient, dirait Sartre. Il a la nausée de l’existence, le vertige du devoir et la peur de la conséquence. Mais ici, les griffes servent de métaphore d’un concept : le pouvoir. Oui, c’est le super-pouvoir de Logan, mais notre super-pouvoir à nous, humains, est de pouvoir faire quelque chose. Notre liberté n’a pas à être vaine, elle est le cœur de l’engagement. Et quand sa famille meurt, il comprend qu’il doit sortir ses griffes, et que pour lui, s’engager, c’est se rebeller contre l’ordre établi, les Banner. Enfin bref, il quitte la mauvaise foi et gagne l’âge de raison. Quel sartrien, ce Millar.
Clôturons en ceci : c’est un très bel ouvrage qui se décortique en profondeur pour laisser paraître une richesse autre que dans la bêtise narrative. Finalement, Logan n’a pas d’essence, qu’une existence qu’il mène à bien.