Voyage en plein enfer au sein du jour le plus long

Avis sur 1917

Avatar Sinar1107
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Au cinéma, les plans-séquences ont toujours passionné, développant un véritable caractère sacré au fil du temps. Les étudiants s'entrainent à en repousser les limites, armés de leurs caméras amateurs, pleins de bonne volonté. Des long-métrages sont aussitôt devenu culte grâce à eux. Je pense évidemment à La Corde d'Hitchcock ou plus récemment au film d'Alphonso Cuaron Les fils de L'homme. La campagne promotionnelle de 1917 en a profité pour vendre le film comme deux énormes faux plan-séquences, comme si l'oeuvre en elle-même ne reposait que sur le défi de sa forme. C'est donc parti pour mon avis personnel qui prouve que le nouveau long-métrage de Sam Mendes est bien plus qu'une prouesse technique.

En effet, j'aimerais principalement parlé du scénario et de la façon dont la guerre a été reproduite à l'écran. Tout d'abord, premier constat, on peut affirmer que 1917 n'est pas un film de guerre mais un film qui parle de la guerre, qui rend ses conséquences à l'écran. C'est exactement en cela que l'oeuvre m'a séduite et ému, moi qui ne suis pas particulièrement fan de ce genre au cinéma. Sam Mendes ramène un conflit mondial à une mission intime parlant de l'Homme dans sa nature la plus profonde et la plus précaire. Effectivement, les dialogues sonnent parfois monotones et sec, les personnages sont confrontés à autrui et doivent agir instinctivement (pilote allemand, survivante et le bébé). Il n'y a finalement que très peu de caractérisation ou de développement de leur psychologie. Ici, ces deux jeunes soldats initiés et innocents sont de l'ordre de l'universel, de monsieur tout le monde, de chaque spectateur présents dans la salle. L'humanité est montrée dans sa dimension la plus simple et primaire afin justement de ramener ces deux silhouettes se battant corps et âmes pour une vulgaire lettre pour des substitut de notre moi. La fameuse question "Qu'est ce que je ferai si j'étais à leur place?" prend alors tout son sens avec 1917, littérale immersion comme si l'on incarnait un troisième personnage.

De plus, j'ai grandement apprécié la variété des genres que le film traverse. Le rabaisser à un simple Survival serait la solution d'évidence car le long-métrage réussit un tour de force en nous faisant ressentir foison d'autres émotions extraites des thrillers remplis de suspens ou des frissons de l'horreur. Certes, l'histoire se révèle être efficace dans sa simplicité mais gagne d'originalité à travers cette recherche constante de renouvellement du genre, passant par une diversification des codes. On pourrait finalement regretter que le long-métrage ne soit pas aller plus loin dans la leçon qu'il donne sur la guerre. Absurde, imprévisible et semblant infinie, j'aurais aimé que les scénaristes poussent ce réalisme et cette frontalité brutale à son paroxysme, en particulier dans sa fin. N'oublions pas de parler de la bande son, émouvante, galvanisante et inspirante. Sans être transcendante, certaines notes parviennent à sublimer les morceaux de bravoure et parfois même à insuffler de la poésie à l'image en elle-même (Le plan où les deux héros traversent le mini lac avec leurs reflets sur l'eau).

Pour le montage, ce sera très rapide puisqu'il s'agit en réalité de plusieurs plan-séquences rassemblés pour en créer deux plus gros composant l'entièreté du film. Il faut dire que c'est assez bluffant et peu visible à l'oeil nu. Même moi qui suis étudiant en cinéma, je n'ai pu remarquer que certaines des coupes car elles sont soigneusement et intelligemment dissimulées afin de produire la meilleure expérience cinématographique possible. Je n'ose imaginer le travail de chorégraphies et de répétitions qu'il y a dû y avoir sur le tournage afin de synchroniser les caméras, les acteurs, les opérateurs et les figurants. Chaque trajet de la caméra est méticuleusement travaillé et réfléchi de façon à produire moultes réactions chez le spectateur tout en disant quelque chose sur la guerre, en produisant du sens. Sans paroles, c'est donc l'image qui restitue ce passé sous nos yeux et donner à voir les conséquences des atrocités arrive finalement à avoir le même impact que de les montrer. Laisser la place à l'imagination et à la réflexion du spectateur est primordiale et 1917 le fait très bien en adoptant son rythme lent et lancinant où la caméra colle les individus à la chair, où le hors-champ devient une source de danger autant pour les personnages que pour le spectateur. Un souffle d'épique émerge de cette proximité et de cette constante pression, emportant certaines séquences, véritables moments de bravoures, au rang d'inoubliables moments de cinéma. Et que dire de l'éblouissante direction artistique, porté par l'incroyable Roger Deakins. Rien d'étonnant me direz-vous? Le travail des lumières et de l'atmosphère est admirable, je reste encore bluffé devant la séquence du village abandonné. Autant sur la forme que sur le fond, Sam Mendes maintient une cohérence et une maîtrise sans faille qui envoutera le spectateur dans ce voyage cauchemardesque et pourtant si réel.

Avant de conclure, j'aimerais parler des conséquences du choix du plan-séquence et donc du traitement du temps. On affronte les mêmes épreuves que les personnages et sommes constamment à leurs côtés, en temps réel. Cette lenteur et cette pesanteur permet une immersion totale et une peur de l'instant. Comme je l'ai dit précédemment, tout peut surgir de l'hors-champ, de ce que ne convoque pas la caméra. Cette dernière adopte d'ailleurs le plus souvent l'angle de vision d'un humain afin de matérialiser son spectateur dans les tranchées. Cette plongée dans l'image permet de vraiment réaliser les durées des évènements qui, normalement, seraient traitées en ellipses. Je pense notamment à la longueur des tranchées et à la difficulté que peut avoir un soldat de les traverser ou comment une course de 300 mètres peut être longue et ralentie si l'adrénaline est à son comble. Cette perception ajoute une grande véracité au propos du film, tout en le détachant des autres long-métrages habituels du genre. Représenter une distance en temps présent à l'aide du plan-séquence m'a grandement rappelé le réalisateur Richard Linklater avec sa trilogie des Before. Chaque opus prenant un moment de la journée, ce dernier était littéralement dépecé à l'image par de longues discussions philosophiques filmés en caméra portée. Le plan-séquence serait donc le seul moyen de rendre cette impression de réel et de temps immédiat partagé avec le spectateur?

Ainsi, 1917 est une expérience cinématographique qu'il faut évidemment voir dans les salles obscures pour ne rien perdre de son immersion totale et absolue. Savant mélange d'action et de survival, Sam Mendes prouve une nouvelle fois ses talents de réalisateur arrivant à doser entre séquences sensationnelles et intelligence de la mise en scène. Utilisant le plan-séquence comme pivot de son histoire, on peut alors se demander si effectuer ce travail minutieux d'assemblage et de camouflage est vraiment utile à une époque où les caméras et donc les mouvements peuvent désormais être numériquement créés. Faut-il du vrai pour rendre le réel ou le faux et l'artificiel y arrive tout aussi bien? Je pense en particulier aux plans-séquences jouissifs et nerveux des scènes d'actions de Kingsman, de cette caméra jonglant sur les toits et passant du premier à l'arrière plan en une claquement de seconde dans Aquaman ou encore de cette suivi entièrement numérique de Valérian traversant plusieurs espaces filmiques dans l'espace cosmique. Avec ces derniers exemples, j'ai tout de même l'impression que l'on est plus dans la recherche du spectaculaire. Comme a dit un érudit un jour: Il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses. La parole est a vous !

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