Le dormeur du val

Avis sur 1917

Avatar NielsChapuis
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C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Comment mieux décrire l'introduction de 1917 ? Et comment mieux décrire le film de manière globale ? Au-delà de la performance technique, Sam Mendes offre ici une œuvre personnelle d'une incroyable intensité, en choisissant non pas d'illustrer un grand événement de la première guerre mondiale comme la bataille de la Somme, mais en se rapprochant de l'humain, tout comme Rimbaud avant lui.

Dans cette critique, je ne veux pas aborder le débat de l'utilisation du plan séquence, tout a été dit ou presque. Non, je préfèrerai m'attarder sur des qualités que je juge plus importantes. Restons donc sobres.

Si une chose m'a frappé dans ce film, c'est son esthétique. Facile à dire lorsqu'on a 100 millions de budget, mais la reconstitution des environnements de l'époque est absolument grandiose, que ce soit les tranchées crasseuses des anglais, un no-man's land témoin de l'horreur des affrontements passés, les tranchées germaniques modernes, les forêts calcinées ou le village en ruine. Et c'est là pour moi le premier tour de force du métrage: la caméra suggère les événements, mais ne les montre que rarement. On ne verra pas par exemple les affrontements de la charge dans la fameuse scène présentée dans toutes les vidéos making-off, seulement son résultat.

Mais il est évident que des environnements ne font pas tout, et Roger Deakins nous le prouve une nouvelle fois. Que dire de la photographie de ce film sinon qu'elle est extraordinaire. Les lumières jaunes dans les souterrains et dans la ville en ruine jouant avec les ombres, suggérant un danger constant, les contrastes blancs-verts des tranchées, les fleurs de cerisiers, miraculeux rescapés de la guerre portant la mélancolie de Blake, tout est pensé pour magnifier les émotions et les événements. Mais si je devais garder une scène, un visuel, ce serait les fleurs de cerisiers tombant dans l'eau de la rivière tandis que Schofield se laisse glisser par le courant, accrochée à une branche. Alors je n'ai absolument pas la prétention d'y connaître quoi que ce soit en art, mais ce visuel me fait drôlement penser à des tableaux de Monet, dans toute leur mélancolie.

Et bien évidemment cette photographie est sublimée par la bande originale de Thomas Newman, qui aurait bien mérité un Oscar, oscillant entre suspens à la Dunkerque et progressions mineures au piano (par mineur j’entends triste/mélancolique, pas nul) lors des moments de calme.

Mais là où j'attendais le plus le film, c'était sur sa gestion du rythme, ne pouvant pas se reposer sur le montage. Et justement, par l'utilisation de l'alternance calme/tempête via la musique, les environnements et la photographie, le film arrive à insuffler un rythme très agréable, et réussi même à créer une quasi symétrie autour du seul cut visible.

Pour schématiser on se retrouve dans la configuration suivante :

dors contre un arbre - tranchées - champ de bataille - forêt/calme - ruines - calme - ruines - cut

Bon par contre, malgré ses évidentes qualités, le film n'est pas exempt de défauts. On pourra notamment critiquer le traitement des allemands, beaucoup trop déshumanisés ici et montrés comme de parfaits petits nazis avant l'heure, méchants et stupides. On pourrait également discuter de l'extrême stabilité de la caméra, qui peut donner une impression d'artificialité (extrait du débat plan séquence évoqué en début de critique).

Pour terminer cette critique, j'aimerai tout de même signifier que mon frère, qui n'a que faire du cinéma en tant normal, m'a tout de même demandé quels autres films de Sam Mendes avait réalisé. Donc à défaut de faire des heureux partout, ce film aura tout de même permis à quelqu'un de s'intéresser un peu plus au cinéma moderne, et c'est déjà pas mal.

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