Netflix invente le cinéma à la télévision, Mendes la télévision au cinéma

Avis sur 1917

Avatar Mayeul TheLink
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On assiste en cette toute fin de décennie avec 1917 à ce qui peut vite apparaître comme l'aboutissement de toute une idée du plan-séquence telle que pensée dans les dix dernières années. Une mode du plan-séquence s'est installée, et s'interroger sur les raisons de cette mode peut probablement nous en dire un peu plus sur l'état actuel de la production audiovisuelle.

Le mot "plan-séquence" a pu avoir une définition assez vague. En français, son sens premier en livre une conception très littérale : une séquence filmée en un seul plan. Pourtant, le mot utilisé par les anglo-saxons brouille déjà les pistes, eux parlant simplement de "long take". Un plan long, sans considération sur la durée que ce "long" peut indiquer, ni même sur le devoir de ce plan d'englober toute une séquence. Une idée bien plus laissée à l'interprétation en somme.

Pourtant, l'idée du plan-séquence comme pensée dans 1917 semble faire consensus, du moins auprès du public (et les responsables marketing, sans aucun doute). Une idée qui ne se base ni sur la définition rigoureuse à la française (pas besoin qu'un plan englobe toute une séquence pour qu'il soit qualifié de plan-séquence), ni sur l'idée très floue du "long take", le plan-séquence aujourd'hui semblant trouver une idée bien définie et reconnaissable. Comme caractéristiques, on trouvera des mouvements de caméra visibles (le steady-cam étant désormais quasiment indissociable à l'appellation plan-séquence), une durée largement supérieure aux autres plans du métrage ou à la durée moyenne d'un plan en général, mais peut-être aussi une volonté affirmée de ne pas couper. En somme, le plan-séquence serait passé de la nécessité (Kurosawa ou Spielberg qui s'en servent afin de fluidifier leur mise en scène) à la contrainte auto-imposée : il ne s'agit plus de faire durer un plan car le cut n'est pas nécessaire, mais de contourner le cut par tous les moyens possibles.

La promotion de 1917, pas peu fière de la prouesse technique du film, nous indique que le plan-séquence est désormais une notion acquise par le grand public. Ce grand public toujours plus éduqué, et sans doute ravi de pouvoir appliquer ce nouveau savoir de manière consciente dans leur salle de cinéma, se donnant ainsi les moyens de se plonger dans les intentions de l'auteur. Une mentalité qui se répand de plus en plus, et que l'on peut faire remonter au phénomène Nolan, bouc-émissaire (talentueux) représentatif d'une idée de l'art comme quelque chose de quasi-philosophique, dans le sens d'explication d'idées et de concepts plutôt que comme représentation émotionnelle. Mais Nolan ne s'est jamais préoccupé de faire durer ses plans le plus longtemps possible. L'origine du plan-séquence tel qu'on l'entend aujourd'hui viendrait sans doute plus de ce qui a souvent revendiqué une idée du divertissement comme pensée par Nolan, et pris de plus en plus d'importance dans l'histoire du cinéma : la série.

Début 2014 est diffusé la première saison de True Detective. Pour la première fois, l'argument cinématographique d'une série est avancée au premier plan : True Detective présente une mise en scène pensée, perfectionne sa photographie, manipule les symboles et images... Le nom du réalisateur ayant signé tous les épisodes est mis au même niveau que celui du créateur/scénariste, et les acteurs choisis pour le duo de personnages principaux finissent de faire le lien avec le grand écran. Encore mieux, l'épisode 4 montre un plan-séquence de 6 minutes. Il n'en fallait pas plus : en utilisant un procédé réservé au cinéma, la série vient de s'imposer comme une concurrente sérieuse à son grand frère. Le cinéma est mort, vive le cinéma !

Depuis cet épisode de True Detective, difficile de recenser toutes les séries ayant utilisé le dispositif, passage obligé pour toute série à ambition spectaculaire. De Daredevil à Game of Thrones, en passant par Mr. Robot, Maniac et Watchmen, toutes se sont vantées de la qualité de leur mise en scène, avec en point d'orgue ce fameux plan-séquence. Si l'irruption dans la série du plan-séquence s'explique donc par une sorte de volonté de se hisser à la hauteur du grand frère cinématique, la transposition de cette idée du plan-séquence dans le cinéma peut paraître curieuse. Un complexe d'infériorité de la part de la série envers le cinéma qui se serait transposé du sujet à l'objet ? La perte de vitesse artistique, réelle ou fantasmée, perçue par l'industrie cinématographique et le public durant cette décennie peut éventuellement confirmer cette idée. Une sensation de perte de pouvoir et une tentative de se mettre à niveau de la série, média toujours plus populaire.

(Le film tourné en un seul plan-séquence est sans doute un fantasme depuis que le montage est devenu systématique, et son utilisation aujourd'hui tient probablement plus des avancées technologiques le permettant, mais la multiplication de son utilisation et son évolution en terme de conception dans l'esprit du public indiquent un phénomène de mode, avec le sentiment d'obligation que cela implique. Pas de série sans plan-séquence, et les films se lançant dans l'exercice se devant à tout prix d'aller au bout de leur démarche en bannissant entièrement le cut.)

Si cette mode du plan-séquence au cinéma vient de la série, et que cette dernière l'a lancée dans le but de ressembler au cinéma, assiste-t-on à une régression du cinéma à un stade puéril ? J'aurais envie de répondre que non, l'absence de montage se justifiant généralement plus ou moins bien (là où dans la série on sera moins apte à trouver des justifications autre que cet effet de mode). Le problème intervient quand ce plan-séquence est justifié par un souci d'immersion et de réalisme, alors que la vision humaine n'est pas continue mais fractionnée (le dispositif reproduisant le mieux cette vision au cinéma serait donc... le montage). Le cas 1917 passe alors difficilement le test. Birdman le justifiait en brouillant les pistes entre cinéma et théâtre, Bi Gan ou Spielberg se justifiaient en en appelant au jeu vidéo... Et Mendes ? On serait tenté de dire qu'il suit également la logique du jeu vidéo en basant son scénario sur des stages à valider, développant l'aspect ludique de son film. Mais vu les ambitions de transmission d'Histoire qu'il revendique clairement en fin de film, cette volonté de tout filmer d'un trait (ou d'en donner l'illusion) pour faire de son film une sorte de FPS paraît, au mieux, maladroite, au pire, complètement mégalo.

Une justification qui me convainc plus est celle de la volonté de garder le spectateur alerte, d'imposer ce plan-séquence pour ne proposer aucune pause dans un rythme toujours soutenu, même dans les moments calmes. Une gêne imposée par le manque de montage, comme si la guerre nous empêchait de fermer les yeux ne serait-ce qu'un instant. Mais si la justification me convainc, son exécution, moins, le sentiment d'insécurité des soldats n'étant pas vraiment un enjeu majeur dans la mise en scène. Le film commence d'ailleurs par annihiler toute forme de menace dans son premier tiers, donnant un sentiment d'errance bien retranscrit par le plan-séquence, mais abandonné après un certain point. Face au manque de justification plausible sur toute la durée du métrage, c'est la frustration qui domine, d'autant plus qu'elle aurait été facilement évitable en se permettant de monter quand le film le demandait. L'idée de présenter un film en un seul plan sera alors difficilement considérée comme nouvelle ou inventive, plutôt comme une simple réponse à une mode.

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