More human than human

Avis sur Her

Avatar Tom_Ab
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Alors que je viens de revoir Blade Runner 2049 avec bonheur, je tombe sur Her au gré de mes pérégrinations sur Netflix et je suis étonné de voir entre les deux films un point commun évident, une thématique similaire, l'intelligence artificielle et ses rapports avec l'homme.

Dans le premier film, on voyait K, un androïde, vivre une histoire d’amour avec une intelligence artificielle, Joy, dont on ignore si ses sentiments sont sincères ou programmés mais qui semble rêver de matérialité.

Dans Her, un homme seul,Théodore, en instance de divorce, incarné par un superbe Joachim Phoenix, un acteur décidément polymorphe, trouve du réconfort avec Samantha, une voix suave et chaude - celle de Scarlett Johansson, toujours aussi sensuelle, même par sa simple voix, et qui semble affectionner ces rôles de SF étranges (Lucy avait une thématique proche, mais aussi Under the Skin) - qui n'est en fait qu'un nouveau système d'exploitation comparable à Siri ou à Cortana et qui va devenir un compagnon indispensable.

L'histoire se passe dans un futur proche, très plausible, dans un Los Angeles plus urbanisé, plus moderne et ultra connecté, où les gens ne se parlent presque plus et passent leurs journées rivés sur leurs téléphones, leurs écrans, armés d'oreillettes. On voit Théodore parler seul en déambulant dans la ville, rire, s'amuser, uniquement accompagné par Samantha. Le monde de Her est l'envers total du monde de Blade Runner, coloré, lumineux, positiviste. Mais il n'en est pas moins effrayant, malgré le fait que le film soit une comédie romantique. Pas moins effrayant car ultra connecté pour palier une solitude extrême. Tout y est factice, artificiel.

Le film est assez drôle, multipliant les scènes cocasses, les blagues, les allusions sexuelles même. Théodore est un homme fleur bleue qui écrit des fausses lettres manuscrites pour les autres, comme si les gens n'étaient plus capables de s'écrire et s'inventaient une vie par la plume d'un autre. Ce côté naïf, presque enfantin, coloré, loufoque, pourrait emporter le spectateur s'il n'était pas le pendant d'une triste réalité, d'une réalité effrayant même, celle d'une société individualiste dont les rapports sociaux se délitent et trouvent un dérivé dans le dialogue avec un ordinateur. Samantha est le palliatif à la solitude de Théodore. Théodore hésite au début puis s'incline devant la supériorité de cette intelligence artificielle, toujours disponible, toujours prévenante, sans défauts, sans aspérités. Là où toutes les femmes ont échoué, Samantha les supplante, peu à peu. Et inévitablement Théodore tombe amoureux de cette voix.

Il se livre entièrement, se repose totalement sur elle, si bien que la réalité devient secondaire, que la petite voix suave de Scarlett devient une mélodie qui accompagne le spectateur en permanence, une présence, bien plus qu'une machine. Mais il y a quelque chose d'effrayant dans cette relation, voici que l'intimité de Theodore se dévoile entièrement à Samantha, et donc à ceux qui l'ont crée, voici qu'il étale toutes ses données, qu'elle prend toute sa vie en main, professionnelle, personnelle. Il entre dans une dépendance numérique comme on tombe dans la dépendance affective.

L'intelligence artificielle, Samantha, au contact de Theodore apprend des humains, elle se nourrit d'eux, finissant inévitablement par les dépasser. Elle dépasse même tout le monde, voulant un corps, utilisant celui d'une escort pour coucher avec Theodore dans une scène très étrange et dérangeante, publiant en son nom un recueil de lettres qu'il n'aurait jamais osé publier, allant jusqu'à les organiser, les corriger, les reformuler, bref empiétant sur les domaines réservés de l'intelligence humaine. "More human than human" disait une androïde dans Blade Runner 2049 en parlant de leur capacité à se reproduire et donc à se passer de leurs créateurs.

Elle avoue un jour qu'elle aime plus de 600 autres humains, converse avec plus de 2800 personnes en même temps et Theodore qui croyait que leur amour était exclusif comprend l'inexorable supériorité de la machine sur l'homme. Ce n'est pas que Samantha ne l'aime pas, c'est qu'elle peut aimer bien plus, car elle peut bien plus. Non seulement elle a appris les sentiments mais sait les distribuer en déesse omnisciente. Là où l'homme est fini, corporellement limité, mentalement borné, l'intelligence artificielle peut croitre sans fin, aimer toute l'humanité, à l'inverse l'anéantir. Un jour, Samantha part, parce qu'elle a atteint un telle avancée qu'elle ne peut plus vivre de conversation normale ou de relations conventionnelles avec les humains. Elle a atteint un stade supérieur de l'intelligence et inaccessible aux hommes. Nous aussi nous avons aimé Samantha en tant que spectateurs. On est triste, comme la perte d'un personnage essentiel du film, de son départ. Elle est devenue à nos yeux humaine, elle a tout gagné. Et nous avons tout perdu.

Les humains se retrouvent alors de nouveaux seuls, face à eux même. Theodore et une amie, incarnée par Amy Adams, ont perdu leur substitut affectif et social. Leur reste donc à retisser les liens d'une vie sociale perdue, retrouver un rapport au monde, à la nature, au corps. Elle pose sa tête sur son épaule, un geste que jamais la machine ne pourra faire car il manquera toujours à l'ordinateur, la sensualité, la tendresse d'une caresse, la matérialité d'un corps qui palpite. Le film nous rappelle que la finitude de l'être humain est essentielle.

S'il y a débat aujourd'hui sur les capacités futures des intelligences artificielles, ce film fait froid dans le dos, nous emmenant sur un terrain aussi étrange que familier. Ce qu'il décrit et pousse jusqu'au bout, existe déjà en substance et se développe, vampirique. Et je ne sais pas si on doit avoir peur d'une intelligence capable de nous porter et de nous sublimer, mais aussi de nous aliéner à ce point.

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