Méfiance sur la nouveauté apparaissant toujours comme séduisante

Avis sur La Nuit

Avatar Azherka
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La Nuit est un film délibérément lent, très lent, qui aborde de nombreuses thématiques passionnantes avec une virtuosité esthétique exemplaire à travers le travail d'un noir et blanc magnifique. Oui, il faut le dire, c'est une claque esthétique impressionnante.
J'ai beaucoup aimé ces nombreux plans sublimes qui osent insister sur les regards des différents personnages afin de nous suggérer des interprétations sur leurs problèmes, leurs névroses et leurs intentions, ce qui rend le spectateur aussi actif que le travail du cinéaste lui-même, un sentiment toujours grandement jouissif lors du visionnage d'un film.

En partant de ce constat général, on se trouve finalement devant un film qui n'ennuie jamais son spectateur car celui-ci parvient toujours à rester captif de ce qui est montré à l'écran, même lorsqu'il s'agit d'assister aux déambulations interminables de cette femme qui cherche quelque chose que son conjoint ne lui apporte manifestement pas. En effet, plusieurs séquences sont très longues et sans trop de dialogues, mais Antonioni nous montre une fois de plus qu'on peut très bien se passer de tout ça lorsqu'il y a des choses pertinentes et intéressantes à développer, en particulier sur l'incommunicabilité. Ainsi, dans la séquence de cette femme perdue dans les rues, on voit apparaître à l'écran de nombreuses symboliques comme tout ce qui tourne autour d'éléments phalliques, et plus généralement, sexuels, ce qui nous montre les immenses difficultés d'un couple qui ne parvient plus à se comprendre, plus à s'écouter et plus à se renouveler dans bien des domaines. L'un cherche quelque chose que l'autre ne comprend pas et inversement, ou bien l'un fait semblant de ne pas comprendre croyant que ses instants de bonheur se trouvent ailleurs.
Une simple illusion ou un constat implacable sur leur situation ? Le mystère est gardé jusqu'à la fin, mais au-delà de celui-ci, on comprend qu'Antonioni touche à un point sensible de la vie de n'importe qui ayant vécu des relations de couple de longue durée.

C'est d'ailleurs une des grandes thématiques du film qui se concentre sur la réflexion autour du couple et la tentation d'adultère de la part des deux partenaires. Antonioni nous montre que les difficultés de communication entre deux individus engendrent des comportements méprisables et indignes de la profondeur morale des individus qui se retrouvent enchainés dans leurs illusions et passions. Ce couple survivra-t-il à tous ces évènements ? Peut-être, c'est ce que nous laisse suggérer le cinéaste - dans un final magnifique et irréprochable concernant sa photographie - après nous l'avoir montré fragilisé par tous ces évènements. Peut-être est-il parfois nécessaire de passer par des moments négatifs afin de les surmonter (ou pas) pour repartir vers l'avant et créer une nouvelle dynamique en s'extirpant des séductions factices. Antonioni nous expose cette grande thématique du couple qui commence à s'ennuyer, qui perd sa flamme des beaux jours et peine à briser sa routine et ses habitudes pour se retrouver facilement séduit par la nouveauté sans se rendre compte que celle-ci cache certainement les mêmes défauts sur le long terme, peut-être même en pire. Et encore une fois, cet axe majeur du film est incroyablement bien mené et surtout, appuyé par des jeux de contraste et d'ombres saisissant avec cette utilisation magistrale du noir et blanc. Je repense encore à cette scène dans laquelle Lidia se retrouve dans la voiture de cet homme qu'elle connaît à peine avec cette pluie qui s'abat sur les vitres jusqu'à laisser le spectateur n'apercevoir plus que les ombres de ces deux personnages en voiture avec un passant dans la rue à l'arrière du champ qui suggère la tentation de l'échange d'un baiser qui n'arrivera finalement pas. Le signe d'un amour encore véritable et intense pour son conjoint ? Certainement.
Enfin ce qui est sûr, c'est que le film regorge d'idées intelligentes conduites avec une intensité artistique monumentale dans la mise en scène.

En-dehors de cette grande réflexion générale sur le couple, on a également de multiples autres réflexions comme celles sur le désir de reconnaissance, la soif de notoriété, d'argent, etc.
Lorsque ce couple se rend à cette soirée tenue par un milliardaire, on se rend bien compte de la vacuité totale des relations entre tous ces individus. Antonioni ne nous montre pas forcément un monde totalement détestable, mais il nous montre un monde ébranlé et affecté par des problèmes similaires à ceux rencontrés par ce couple. L'argent ne permet pas de résoudre ces problèmes, au contraire, il apparaît comme un étant un voile cachant les misères affectives et relationnelles de tous ces individus. Certains allant jusqu'à devenir des coquilles vides, dénués de tout intérêt.

De manière générale, je trouve que l'on assiste à un film qui ressemble étrangement au cinéma d'Ingmar Bergman - cinéaste qui est l'un des plus chers à mes yeux -, que ce soit dans sa palette esthétique comme dans les thématiques abordées (souvent axées sur les difficultés de communication qui existent entre plusieurs individus). Evidemment, ce film avait donc tout pour m'intéresser et me plaire, ce qui a été le cas. Je pourrais comprendre que le style en heurte plus d'un, mais on ne peut pas enlever à Antonioni la qualité générale de sa réalisation qui témoigne de tout son génie artistique, ou alors, ce serait tout simplement être de mauvaise foi.

La Nuit est donc un film brillant, intelligent, beau, dramatique mais qui ouvre sur des possibilités quant à l'avenir. Ce n'est ni un film pessimiste, ni un film optimiste, c'est un film qui regarde la réalité de la vie et s'intéresse particulièrement à ce couple comme symbole des difficultés inhérentes au sein du couple de façon générale. Du travail de grand maître.

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