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L'humble critique d'une lectrice malmenée.

Le roman Du Bout des Doigts de Sarah Waters a été une véritable révélation pour moi et sa première adaptation par la BBC a bercé une bonne partie de mon adolescence. Aussi, quand j'ai appris que Chan-wook Park, réalisateur dont j'apprécie énormément un certain nombre de films, allait nous offrir une nouvelle adaptation de ce petit bijou – récit qui, qui plus est, me semble imprégné des thèmes chers à l'univers de Park comme la vengeance ou la jalousie – autant dire que j'étais tout bonnement enchantée.
L'annonce que l'intrigue prendrait lieu non pas dans l'Angleterre du XIXème siècle mais dans la Corée du XXème n'a pas non plus été pour me rebuter. Au contraire, j'y ai vu une véritable volonté d'adaptation et d'appropriation de l’œuvre par le réalisateur dont la lecture promettait d'être très personnelle. La bande-annonce a achevé de me convaincre que mon pressentiment était juste. Ma seule réelle appréhension était de savoir si et comment Park allait mettre en scène l'un de ses traditionnels bains de sang dans un récit ou la violence est essentiellement psychologique.

Je n'ai eu l'occasion d'aller voir Mademoiselle qu'assez tardivement, car les salles par chez moi rechignent à passer des films de trop grande qualité. En tant que fervente adoratrice du roman initial, j'ai été comblée, suprise et joyeusement malmenée par un film qui joue avec les attentes du spectateur, qu'il connaisse ou non l'inspiration romanesque de l’œuvre.

Premièrement, il est indéniable que Chan-wook Park connaît bien le matériau littéraire auquel il s'est (sauvagement?) attaqué. La transposition du récit dans l'espace-temps est admirablement juste : du caractère des personnages à l'ambiance de la propriété en passant par une multitude de détails qui sans le suivre à la lettre font écho continuellement au roman de Waters. La première surprise survient avec le choix inattendu du réalisateur d'occulter des éléments clé du récit d'origine comme le lien maternel de Sook-Hee/Susan/Sukie avec sa nourrice, les visites quotidiennes de Maud/Hideko sur la tombe de sa mère – laquelle d'ailleurs n'est plus la sœur mais la belle-sœur du vieil oncle – ou la lecture des cartes. Le motif du gant, s'il apparaît plusieurs fois comme un énorme clin d’œil, est lui aussi relégué au second plan. Parallèlement, un certain nombre de données qui dépassent le simple cadre de l'adaptation ont été ajoutées au récit : la tante d'Hideko, le sous-sol, les desseins de mariage de l'oncle d'Hideko. Dans un premier temps, on est tenté de croire que ces éléments servent la vision particulière de Park sur la formation violente d'Hideko – complètement occultée dans l'adaptation de la BBC – qui teinte le personnage d'obscurité et rejoint ici de très près l'enfant vicieuse que se réclame Maud dans le roman de Waters, ainsi que sur la perversité de l'oncle ici exacerbée au possible.

Cependant, dès la fin de la deuxième partie – et c'est là que la surprise ultime survient, même pour la fidèle lectrice qui comme moi a reconnu jusque là tous les éléments qui faisaient écho au récit initial – on comprend que ces éléments ne servent pas uniquement la vision particulière du scénariste mais tendent bien à offrir une fin complètement différente de celle du roman qui a inspiré le film. J'admets avoir rencontré beaucoup de mal avec ce genre de remaniements (qui concernent tout de même la moitié du récit) depuis La Vie d'Adèle, dont les choix scénaristes avaient véritablement déçu mes attentes en raison qu'ils prenaient le contre-pied total de l'esprit du récit adapté. Là où Park, a contrario, vise juste, c'est en demeurant fidèle aux personnages de Waters dont il modifie le destin sans trahir le caractère. Par ailleurs, il me semble que ce remaniement scénaristique trouve deux justifications. La première concerne le déplacement historique du récit dans une époque et un contexte qui amènent Sook-Hee à moins redouter que Susan le jugement des siens. La seconde, et la plus importante de mon point de vue, est que cette fin nouvelle répond à la question que tous les lecteurs ou spectateurs du roman de Waters et de sa précédente adaptation se sont posée :

comment les choses se seraient-elles passées si Sue avait avoué la vérité à Maud avant la date fatidique du mariage ?


Le film de Park donne vie à ce fantasme de lecteur de voir advenir une fin différente. Et cette nouvelle fin parvient à plonger avec brio des protagonistes fidèles à eux-mêmes dans l'univers très violent – et plus seulement psychologiquement – que le réalisateur a su imposer par exemple dans Old Boy.

Une petite frustration persistera sans doute chez le lecteur qui, comme moi, peut regretter la suppression totale de la seconde révélation du roman concernant l'échange à la naissance des deux jeunes femmes. Cependant, il y a fort à parier que cette révélation, si Sukie avait tout avoué aurait eu beaucoup moins d'impact que dans l'optique où les deux se sentent mutuellement trompées.


En ayant terminé avec mes considérations de lectrice, désormais pleinement réconciliée avec l'amatrice de cinéma en moi, je ne peux que louer l'esthétique soignée, l'intensité du jeu des acteurs, le savant mélange entre le sombre, le malsain et les touches d'humour ponctuelles qui rafraîchissent l'ensemble d'un film qui accroche littéralement le regard du spectateur, un jeu sur les longueurs qui frôle par moment le théâtral et une bande-son à la hauteur du chef-d’œuvre que nous livre Park, à la fois adaptation aboutie et détournement brillant –

le fait que ce soit Sook-Hee et non Hideko qui détruise les livres en dit long sur les effets de cette révélation anticipée


– par le biais duquel le réalisateur parvient à imposer son emprunte de façon inédite dans un univers transcendé par une sensualité envoûtante et la violence paradoxale de protagonistes délicieusement perfides.

Rodreamon
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