Quand la cérébralité vainc l'artiste.

Avis sur Tenet

Avatar Wlade
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On devra donc s'attendre, désormais, à retrouver chez Nolan le meilleur comme le pire, selon qu'il reste ancré dans ses travers ou qu'il cherche à les sublimer.
Les thèmes récurrents abordés dans ses films tournent, c'est maintenant évident, à une forme d'obsession : la relation au temps, sa réversibilité, ses engrenages, sa dualité, le double... Après tout, pourquoi pas. Sauf qu'en matière de paradoxe temporel, ce n'est pas parce que l'étendue des conceptualisations est infinie qu'on peut inventer tout et n'importe quoi ; l'aporie à mon avis criante du scénario de Tenet en est une belle illustration.

Le déroulement du film nous livre en effet une démonstration que tout concept n'est pas nécessairement réalisable, ou du moins, que certains concepts sont inénarrables. Ici, le principe de l'inversion du temps sur lequel se fonde tout le scénario pose d'emblée des incohérences problématiques que le film ne parvient pas à masquer malgré un montage à la limite de l'indigeste, une bande-son ultra-nerveuse et des dialogues sous forme de semi-explications, distillées ça et là pour donner l'impression au spectateur déconcerté qu'il y a un truc subtil à comprendre réservé aux plus malins, pour peu qu'on reste bien attentif.

En réalité, si l'on n'est pas trop troublé par tous ces écrans de fumée manifestement volontaires, on comprend rapidement que le concept d'inversion du temps n'est pas seulement contre-intuitif, il est métaphysiquement absurde et amène nécessairement à une forme de chaos. Si en effet on peut imaginer en métaphysique un sujet sans cause (encore que ce soit indémontré par l'expérience), il y a en revanche contradiction à conceptualiser qu'un effet peut causer sa propre cause, ce qui devrait être le cas ici. On le vérifie d'ailleurs très clairement dès la première scène soit-disant explicative de la balle inversée, qui agit un temps en inversée puis finalement ensuite selon des causes inhérentes au temps fléché réél (sous l'effet de la prise de main du Protagoniste), soit aux yeux de cette balle (selon le sens fléché de son temps à elle), son futur. Peut-on dire qui alors est la cause de qui, sans en arriver à la conclusion d'une spirale chaotique (sorte d'effet Larsen infini), donc une impossibilité, du moins, à la représenter au cinéma par une narration.
A partir de là, sans effet de cause/conséquence, toute narration reconstituée de manière linéaire perd son sens, puisque rien ne sur-vient (au sens "happening"). A titre d'exemple (mais on pourrait citer la totalité du film), on comprend à la fin du film que Neil - l'homme à la ficelle rouge - aurait en réalité sauvé à deux reprises la vie du Protagoniste, ce qui est censé être un ressort tragique fort du film : en réalité il ne sauve rien du tout puisque pour pouvoir être la cause de ce sauvetage, il faut bien que le Protagoniste ait d'abord vécu sa propre histoire dans le sens temporel réel ; il est donc d'ores et déjà sauvé.
De surcroît, le "paradoxe du grand-père" (énoncé dans le film) s'accumule, si j'ai bien tout saisi : sauf erreur, le Protagoniste croise au moins deux fois dans le film son double inversé, ce qui implique qu'il ait avancé dans le temps aux moins deux fois dans chaque sens (deux droites ne se croisent qu'une fois). Soit des mêmes réalités dans lesquelles, dans chaque sens fléché du temps - réel ou inversé -, il avance à deux étapes d'avancement du temps différentes.

Mais l'incohérence globale sur laquelle repose l'intrigue n'est pas ce qui m'a le plus déçu dans Tenet. Le plus regrettable, c'est que le film m'a semblé tellement focalisé sur la justification technique de l'intrigue qu'il en a perdu toute intensité dramatique. Comme si Nolan, noyé dans son travail cérébral, en avait oublié de rappeler que ses personnages sont humains, et non pas des automates archétypiques du moindre blockbuster. Et qu'en cela, la sauvegarde de l'humanité est un enjeu. Préoccupation qui anime pourtant même les James Bond ou Mission Impossible (deux références auxquelles Tenet m'a fait penser à maintes reprises, ce qui en dit long...) dans lesquels l'intrigue doit parfois ralentir pour rappeler le contexte.
Franchement, qui parmi les spectateurs s'est inquiété de la menace de la "Troisième Guerre Mondiale" annoncée dès le premier quart d'heure du film, alors qu'on peine à comprendre la moindre action ou phrase depuis le début ? La Fin du Monde, mais de quel monde ? Ce monde constituée d'une humanité hors-sol, de mannequins bien sapés vaquant d'un bout à l'autre de la planète par ellipses et aussi bourrés de répartie que vides de l'intérieur ? Qui, franchement, a investi émotionnellement la relation entre le Protagoniste et Kat ? Même la scène finale d'adieux (si on peut dire...) avec Neil, censée être si tragique, n'a pas su me procurer le moindre frisson.
C'est une chose que Nolan avait pourtant réussie dans des films semblables : la comparaison la plus éloquente serait à faire entre la relation père-fille dans Interstellar et celle entre Kat et son fils. Elles sont dans ces deux films le symbole qui cristallise tout l'enjeu de la fin proche de l'Humanité, et la nécessité de la sauver. Hélas, alors que celle du premier film cité est réellement poignante, ici ce n'est pas avec une simple scène de sortie d'école et de balade en yacht que Nolan nous poussera à nous inquiéter du sort du fils gâté de Kat...

Tout cela donne l'impression que Nolan s'est surtout essayé à un exercice de style et s'est donné un challenge cérébral consistant à réaliser un film sur le palindrome, et le structurer lui-même en séquence palindromique. Défi incontestablement amusant mais, on le saura désormais, irréalisable. Et ce n'est pas la référence au mystérieux carré de Sator - que comme beaucoup j'ai découvert - qui me fera douter de ce ressenti : d'accord, Nolan éparpille ça et là les noms du carré comme autant de références subtiles : So What ?... Ce n'est pas parce qu'on se donne des airs d'ésotérisme qu'il y forcément une vérité derrière.

Je ne désespère pas que Nolan confirme qu'il est un artiste, un vrai ; mais il va falloir pour cela qu'il accepte de reposer un peu son cerveau gauche au profit du droit. Cérébralité n'est pas intelligence, en tout cas pas celle du cœur...

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