Premier très trop gros plan

Avis sur The Big Swallow

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John Williamson est l'artisan principal de l'école de Brighton avec George A.Smith (Le baiser dans un tunnel, La Loupe de grand-mère). En 1900, Williamson projette Attaque d'une mission en Chine (film de 4 minutes, perdu aux trois quarts), au retentissement massif. Ce film reproduit à l'écran des événements en cours, liés à la révolte des Boxers. Il utilise beaucoup de ressources humaines et matérielles, donnant un divertissement redoutable, d'après les réactions rapportées de l'époque. Cependant sur ces deux plans, le film n'est pas complètement original. Les films d'actualité sont 'franchement' lancés dès 1899 avec de nombreux comptes-rendus orientés sur l'affaire Dreyfus – dont le rapport de Méliès). Quand aux divertissements, là encore Méliès est déjà passé et a réalisé des centaines de films avec trucages depuis Escamotage d'une dame en 1896. Mais son cinéma est tourné vers la fantaisie, joue souvent l'innocence et épate par ses recrues et ses astuces plus que par ses constructions scénaristiques. Le Manoir du diable (1896), probable premier film d'horreur, en atteste.

En revanche, Attaque d'une mission en Chine est remarquable au-delà de son style ou de sa capacité d'absorption du spectateur à cause de sa trouvaille technique : le champ/contrechamp. À l'époque les réalisateurs évitent ou ignorent les transgressions possibles de l'unité de temps, de lieu et d'action ; concernant le champ/contre-champ, ils devaient redouter autant la complexité de la manipulation, les contre-jours que les fautes de lisibilité. Le résultat obtenu par Williamson aura une influence importante et renforce la marche vers 'l'entertainment' au cinéma : L'Attaque du grand rapide (1903), ancêtre du western, s'en inspire largement. Après ce coup-d'éclat, Williamson enchaîne en 1901 avec Fire !, où il introduit une ellipse et reprend le champ/contrechamp, puis Stop Thief qui donne le coup-d'envoi aux 'chase films' (films de poursuites). À la même période il réalise The Big Swallow, l'un des films les plus audacieux jamais vus alors.

Ce film d'environ 75 secondes pousse le procédé du gros plan à son maximum de l'époque. C'est donc la première fois qu'on voit de si près un être humain au cinéma (ici, sa bouche vient à occuper tout l'écran). Williamson présente de manière inventive et humoristique l'absorption du photographe par le jeune homme venu engloutir la caméra. L'audace est aussi morale car en 1901 les corps morcelés par le grand écran auraient été un des motifs d'aversion de ses détracteurs (on peut alors imaginer l'effroi provoqué par le premier baiser, en 1896 dans The May-Irvin Kiss – signé Heise). Le film constitue aussi une feinte de zoom avant/arrière, avec le personnage s'approchant et reculant – lors des transitions l'illusion d'un mouvement de caméra peut opérer. Ce très gros plan constitue une des images phares du cinéma primitif, avec celles de L'arroseur arrosé, de L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat ou, dans une moindre mesure, du Salut de Dickson (objet de la première exposition publique du Kinétoscope). Cet exploit agressif et spectaculaire concoure à faire de Williamson qui fait un peu ce qu'a été Méliès pour les français.

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