Sorti en 2008 sous l'étiquette rassurante de la comédie musicale, "Agathe Cléry" d'Étienne Chatiliez s'impose avec le recul comme un cas d'école de militantisme. Loin de la fable anti-raciste qu'il prétend être, le film se révèle être le laboratoire d'une idéologie différentialiste assumée. En tentant de dénoncer les préjugés d'une certaine classe sociale française, l'œuvre s'enferme dans un système de valeurs contradictoire, légitimant chez les uns le communautarisme qu'elle condamne chez les autres.
Manichéisme sociologique comme point de départ
Le postulat du film repose sur une vision binaire et caricaturale de la société. Agathe (Valérie Lemercier) n'est pas traitée comme un individu complexe, mais comme un archétype sociologique servant de repoussoir : la cadre supérieure, blanche, bourgeoise, coupable par essence de mépriser l'altérité.
1) Une punition rédemptrice
Le scénario ne propose pas une évolution intellectuelle du personnage, mais une rééducation forcée par la biologie. Le message sous-jacent est violent symboliquement : la culture majoritaire serait fondamentalement mauvaise, et l'expiation de ses "fautes" nécessiterait de subir littéralement l'incarnation de l'Autre. C'est une négation pure et simple du libre arbitre et de l'universalisme.
2) L'asymétrie morale : le cas Quentin Lambert (Anthony Kavanagh)
C'est dans l'écriture du personnage de Quentin que le film commet sa faute logique et politique la plus lourde. Présenté comme l'antithèse d'Agathe, il bénéficie d'une impunité narrative totale alors même que ses actes relèvent d'une illégalité et d'une immoralité indéniables.
C'est ni plus ni moins que la légitimation d'une ségrégation institutionnelle. Quentin dirige une entreprise où il refuse, par principe et de manière systémique, d'embaucher des personnes blanches. Le droit français qualifie cela de discrimination à l'embauche, un délit pénal. Pourtant, le film choisit de traiter cette exclusion ethnique sur le ton de la légèreté et de la revanche "de bonne guerre". Ce double standard est le point aveugle du film : le racisme serait un crime lorsqu'il vient de la majorité, mais une simple excentricité mondaine lorsqu'il est le fait d'une minorité.
On est face à une apologie de l'essentialisation. En effet, le discours de Quentin est saturé de généralisations réductrices (le Blanc serait par nature froid, sans âme, sans rythme). En pensant inverser les stigmates, le film s'y vautre. Plus grave encore, l'attirance de Quentin pour Agathe n'est fondée que sur son apparence physique nouvellement acquise. Il ne voit pas une femme ou des compétences, il valide une appartenance tribale. Le film érige ainsi la préférence communautaire en norme acceptable, tournant le dos au principe du mérite individuel.
Vernis musical en guise d'anesthésiant
Le choix du format n'est pas anodin. La comédie musicale sert ici "d'anesthésiant cognitif".
En noyant des situations de discrimination frontale sous des chorégraphies et des chansons entraînantes, le réalisateur force le spectateur à accepter l'inacceptable. La forme légère exige du public qu'il suspende son jugement moral face à un personnage (Quentin) qui, s'il était traité de manière réaliste, apparaîtrait pour ce qu'il est : un manager sectaire, imbu de lui-même et profondément intolérant.
Conclusion
Sous couvert d'une leçon de vivre-ensemble, Agathe Cléry acte en réalité l'abandon du modèle d'assimilation français au profit d'une vision anglo-saxonne de la société, segmentée par ethnies et par communautés. En érigeant un personnage pratiquant la discrimination ouverte en héros romantique, le film trahit son propre message originel. C'est une œuvre qui, paradoxalement, ne combat pas le racisme : elle se contente d'en changer les bénéficiaires, enfermant définitivement les individus dans la couleur de leur peau. Bref, une capitulation idéologique emballée dans une comédie d'un cynisme absolu.