Aimer perdre suit Armande Pigeon, 26 ans, fauchée, accro aux paris, bloquée dans une Bruxelles qui ressemble moins à une capitale qu’à un terrain vague.Sans boulot fixe, endettée, elle loue un bout de salon chez une logeuse à bout (Catherine Ringer) et joue sa survie au petit bonheur, comme si chaque minute devait “rapporter” quelque chose. Son nom dit déjà tout : oui, elle est un pigeon, mais un pigeon qui refuse de se laisser enfermer.
Ce qui m’a frappé d’emblée, c’est que les frères Guit ne cherchent jamais à embellir quoi que ce soit. La photo est carrément crade : caméra à l’épaule, GoPro compressée, plans saturés, POV de pigeon… Ce n’est pas un amateurisme pour faire genre, c’est un langage, une manière de filmer la précarité dans sa matière.
Et ça marche parce que cette saleté épouse exactement la vie d’Armande. Ses paris absurdes, ses combines, ses tentatives pour grappiller quelques euros ou quelques jours de répit, tout cela s’inscrit dans un mouvement de “survival” urbain où le réel n’est jamais lissé. On rit, oui, mais pas parce que l’excès rejoint le quotidien, parce que le grotesque n’est jamais très loin quand la survie dépend de trois décisions idiotes prises trop vite.
Ce qui m’intéresse le plus, c’est la manière dont les Guit tiennent ensemble le bordel et la lucidité. Le film est en roue libre, souvent volontairement. Certaines scènes basculent dans une escalade quasi punk : plan trop serré, lumière ingrate, détail franchement repoussant. Mais derrière cette démesure, il y a une lecture très nette du déterminisme social : Armande n’est pas "malchanceuse", c’est une jeune femme qui n’a pas le droit au filet de sécurité et qui tente donc tout, même le pire, pour ne pas couler.
L’humour fonctionne sur le décalage : les situations sont absurdes mais jamais détachées du réel. On passe d’un pari idiot à un job improbable, d’une scène d’amitié bancale à des dettes qui s’accumulent comme des mauvaises blagues. C'est un humour de survie, celui qui apparaît quand tout s’écroule mais qu’on continue quand même. C’est le portrait d’une jeunesse qui oscille entre élan vital et épuisement social.
Par exemple, quand Armande se retrouve au casino avec un joueur compulsif (Melvil Poupaud) et que la scène est filmée comme une captation embarquée au smartphone : on ne sait plus très bien si on est dans la fiction “classique” ou dans un morceau de réel mal cadré, pris sur le vif, et cette hésitation dit quelque chose de sa vie : toujours à deux doigts du faux pas, toujours “à côté” des codes.
Et c’est peut-être ce qui fait la force du film : son refus de la morale. Ils ne sauvent personne, ne punissent personne, ne glorifient rien. Les Guit filment la galère comme une énergie. Ils montrent comment une existence cabossée s’invente dans le chaos. Et Armande, portée par une incroyable Maria Cavalier-Bazan, finit par devenir ce qu’elle est vraiment : une femme qui perd, qui avance, qui reste vivante.
C’est donc un film sur la loose, oui, mais une loose libre, presque joyeuse, celle qui dit : tant qu’on perd, au moins on joue encore.