Revenir à Cannes n’allait pas être chose facile pour Julia Ducournau : l’ascension fulgurante entre la Semaine de la critique pour Grave en 2016 et la compétition assortie de la Palme d’Or largement surdimensionnée pour Titane en 2021 avait de quoi donner le vertige. La cinéaste, qui savait son film imparfait, a donc retrouvé les honneurs de la compétition cette année pour Alpha, qui aura au moins le mérite de ne pas s’enfermer dans le modèle que semblait dessiner ses deux premiers opus.
Exit, donc, le film de genre et les accès de violence gore, entre fun et répulsion : Ducournau se dirige plutôt du côté du drame familial, même si elle n’abandonne évidemment pas un certain nombre de ses marottes. L’ouverture, durant laquelle la caméra sort d’une nécrose, donne le ton : le corps sera toujours le motif central, dans une mutation qui n’est plus celle du genre, mais de la maladie. La peau en très gros plan, tatouée, veinée, écorchée, est cartographiée dans une odyssée de la décrépitude qui renvoie très clairement aux années SIDA. Sans pour autant ancrer la temporalité de manière stricte, le récit joue sur un certain vintage (tout ce qui relève de la technologie, par exemple), une image assez grisâtre et délavée, tout en délivrant quelques indices plus mystérieux (ce sable en pleine ville). La direction artistique, très travaillée, délave un monde à bout de souffle, de l’hôpital au système scolaire, et des individus perdus face à l’émergence d’une épidémie dont on ne dira jamais le nom, mais sur laquelle Ducournau concentrera ses plus beaux efforts esthétiques par la figure des gisants, ces malades dont la chair se pétrifie pour les transformer en statues mutiques.
Pour le reste, force est de constater que ce qui plombait déjà Titane se voit ici démultiplié. Ducournau, dans son exploration des thématiques de la filiation creuse toujours davantage son obsession pour le partage de la souffrance (entre les sœurs dans Grave, le père « adoptif » et le jeune dans Titane) ici entre la mère et la fille, puis son frère. Et toutes les lourdeurs pour le faire lui semblent visiblement permises : une musique poussive, des répétitions (la fille qui saigne au volley, puis dans la piscine), des scènes stérilement étirées, pour un film qui accuse clairement une bonne demi-heure d’excédent. Le rythme, sans cesse phagocyté par un pathos outrancier, plombe la plupart des échanges, dans lesquels il faut bien reconnaître que les comédiens s’en sortent assez mal. Les performances tire larme ponctuent des conflits presque aussi pénibles à suivre que ceux du cinéma de Maïwenn, et ce n’est pas la performance « à l’américaine » de Tahar Rahim (regarde comme j’ai maigri, mets bien l’éclairage sur mes côtes stp) qui viendra rétablir l’équilibre.
La structure inféodée à la gradation accentue cet emballement : les attitudes sont de plus en plus outrée, la cadence se précipite (la recherche du drogué fugitif) et les réactions deviennent opaques (l’infection volontaire de la mère pour soutenir sa fille). D’autant que Ducournau ne peut s’empêcher de rattraper l’inertie généralisée (en gros : un monde ensablé, qui agonise) par des artifices d’écriture assez gratuits, sur deux temporalités (chacune ayant sa photographie propre) qui vont finir par entrer en conflit logique, et générer quelques questions susceptibles de relancer l’intérêt du spectateur.
Récit de fantômes, film de mémoire, parcours de deuil, certes. Mais qui ne peut s’empêcher, à l’image de son protagoniste martyr, de forcer sur les doses pour aller chercher des émotions artificielles et illusoires.