Alpha n’est pas un body horror.
L’on s’était tous attendus à ce que le film relève de ce sous-genre de l’horreur, dans lequel s’était illustrée Julia Ducournau avec ses précédents films, Grave et Titane, ainsi qu’avec son court-métrage Junior. Il n’en est rien ici.
Les corps marbrés ne sont pas horrifiants, ils sont fascinants. Les déformations corporelles du film sont donc belles, et l’horreur (si tant est que cette étiquette soit pertinente à accoler au film) est surtout psychologique, notamment au travers des crises de terreur du personnage principal. L’éloignement vis-à-vis du genre du body horror est d’ailleurs souligné par une scène de vaccination, où l’on s’attend à une certaine horreur, pour que la scène se déroule finalement sans heurt, amenant le personnage, qui comme nous appréhendait, à s’étonner : « C’est tout ? » (je ne suis pas sûre de la citation mais vous saisissez l’idée).
L’usage abondant d’une faible profondeur de champ amenant du flou dans le film permet une omniprésence des corps et un effacement du décor, ce qui guide constamment notre regard vers le détail de la matière humaine. Si ce procédé peut parfois être anxiogène, il a également l’intérêt de rendre plus perceptible le détail des expressions faciales, chose importante dans un film autant centré sur les interactions humaines.
Le film expérimente de manière réjouissante, sur le son tout d’abord avec des distorsions, des déformations et des étouffements du son, mais également de manière visuelle, notamment au travers d’un rognement du format du cadre lors d’un plan anxiogène ainsi qu'avec divers moyens venant déréaliser certains moments vécus par Alpha. Le film est également musicalement intéressant, notamment concernant les partitions de piano.
Au niveau des thématiques, au-delà des sujets d’interactions humaines et de drogue, il y a bien évidemment un parallèle qui est construit par rapport au SIDA, bien que l’on puisse noter que la situation sociétale est peu explorée, et pour cause, on n’en voit que ce que peut en percevoir, à son échelle, une petite fille. Si certains ont vu dans ce faible développement de la situation sociale un défaut d’écriture, c’est au contraire une caractéristique qui me semble d’une pertinence indéniable au vu des partis pris du film.
Il faut de plus noter l’excellente prestation des acteurs, notamment – ainsi que tout le monde se plaît à le rappeler à juste titre – celle de Tahar Rahim dont le corps et le visage sont inoubliables.
Julia Ducournau nous livre donc un excellent film, tranchant avec ses précédents longs-métrages pour nous proposer une expérience esthétique singulière et envoutante.