La grande Julia Ducournau nous livre son troisième film tant attendu, après son succès cannois pour son ovni Titane. Malgré une critique sceptique et sévère, Alpha témoigne tout de même d'une justesse cinématographique remarquable.
Moins accessible que ses films précédents, Alpha aborde de nombreux thèmes, qu’ils soient familiaux ou politiques, à travers une esthétique unique, sombre et pessimiste. Encore une fois, sous la figure dominante d'une jeune adolescente forte et sensible (Alpha, personnage éponyme interprété par Mélissa Boros), comme on a pu le voir avec les personnages de ses deux autres films (Alex et Justine ), se construit la force principale de toute cette dynamique scénaristique. C’est une belle interprétation, qui ne peut qu’être admirée, quelle que soit la qualité globale du film.
La mise en scène, quant à elle, ne m’a pas laissée indifférente. On avait vu de très belles choses dans Titane, avec la photographie et les décors — je pense notamment à la scène du début dans le salon automobile et à celle de l’incendie dans la forêt — mais ici, Alpha fait encore plus fort. Dès le début, on est enfermé dans une pièce étouffante qui sent la cigarette et les réjouissances adolescentes, au point qu'on pourrait en devenir claustrophobe. Le tout est rythmé par la mélodie du fantastique groupe Portishead (on connaît la réalisatrice pour ses goûts et ses choix musicaux formidables), et accompagné d’un léger ralenti qui nous plonge directement dans une première scène exceptionnelle. On comprend déjà la qualité photographique qui nous sera offerte à travers cette œuvre.
On pourrait lui reprocher de flirter avec la limite entre le clip musical et une scène de cinéma, mais au contraire, c’est avec grandeur et finesse qu’elle parvient à orchestrer l’intérêt scénaristique et le plaisir auditif. On pourrait même la rapprocher du merveilleux Xavier Dolan ou de l’original Gaspar Noé, pour ces grandes scènes dramatiques accompagnées de musiques entraînantes et émouvantes. (On peut même souligner que Irréversible et Alpha se terminent tous deux sur les mêmes notes de la fameuse symphonie de Beethoven — est-ce une référence ?)
Mais en ce qui concerne le scénario, plus abstrait et délicat, ce n’est pas le même enthousiasme que j’ai gardé tout au long de cette histoire. Commençons par le positif : après avoir exploré les relations entre sœurs dans Grave et les relations père/fille dans Titane, c’est au tour des relations mère/fille d’être mises en lumière. C’est un beau duo et une belle dynamique qui nous sont présentés entre Alpha et sa mère protectrice. Dès le début, on voit la mère sortir Alpha de toute cette tourmente extérieure pour la ramener calmement dans sa chambre en lui chantant un air de chanson traditionnelle réconfortante. Le rapport de force de cette scène s’inverse à la fin du film, ce qui marque un tournant remarquable et symbolique dans cette relation complexe, à mon avis l’une des scènes les plus importantes.
Sans oublier le personnage d’Amin, qui bouleversera leur vie, puisque c'est aussi avant tout la représentation d'un deuil, que ce soit à l’intérieur de leur être ou dans l’extérieur physique de leur monde. Mais c’est ici que cela devient confus. De belles scènes nous sont présentées avec ce personnage, notamment celle où Alpha et Amin sortent pour se défouler et oublier les complications, sans vraiment y échapper. L’écriture de la relation entre ces trois personnages m’a laissée dubitative. Des longueurs s’imposent et le rythme faiblit, ce qui est dommage au vu de l’ampleur des idées, pourtant très pertinentes.
En effet, le contexte spatio-temporel n’est pas qu’une toile de fond. Ce virus, qui nous paraît familier, prend aussi une tournure fantastique, avec ses conséquences corporelles intrigantes et sa crise sociale. Cela m’aurait semblé intéressant de développer davantage cette forme de catastrophe apocalyptique, qui semble toucher le monde entier. Mais ces choix fantastiques et abstraits, comme dans ses autres films, ne sont pas approfondis, ce qui m’a dérangée dans Alpha.
Dans l’ensemble, c’est un grand film, avec de nombreuses idées pertinentes et des personnages complexes portés par une dynamique forte. Mais tout ce mélange, dans ces 2h08, m’a laissée confuse sur certains points. Néanmoins, j’aime ce cinéma qui ose, qui ne s’abstient pas, qui n’a pas peur de déranger ou de froisser, rythmé par une mise en scène totalement assumée et des musiques exceptionnelles. Je ne suis donc pas déçue de l’une de nos plus grandes réalisatrices françaises d’aujourd’hui.