C'est peu dire que ce film était attendu, tant Titane (2021), le précédent film de Julia Ducournau avait fait grand bruit, remportant on s'en rappelle la Palme d'Or et séduisant au-delà de la sphère francophone, les Anglo-saxons allant jusqu'à voir dans Ducournau la nouvelle Cronenberg. Douche froide après la première d'Alpha (2025) à Cannes où festivalièr.e.s et critiques sont presque unanimes pour exprimer leur déception vis-à-vis de ce nouvel opus tant attendu. Cette tendance semble se poursuivre depuis la sortie du film en salle à la mi aout 2025 , si j'en crois la moyenne ici.
A titre personnel, je n'avais guère aimé Titane qui me semblait être un espèce de sous-Crash (1996) pas plus que je n'avais aimé Grave (2016) le premier film de Ducournau, que j'avais trouvé superficiel et de mauvais goût (le jeu de mot est intentionnel). Je n'attendais donc rien d'Alpha, et finalement j'ai plutôt aimé le film, plus en tout cas que les autres longs métrages de Ducournau.
De quoi parle Alpha ? Au départ, des tourments de la pré-ado qui donne son nom au film (la nouvelle venue Mélissa Boros), ostracisée par ses pairs suite à un tatouage artisanal qui ne cesse de saigner de manière impromptue. La (presque) scène d'ouverture où on aperçoit la réalisation du tatouage en question est un des passages marquants du film, même si les inspirations de Ducournau y sont un peu trop visibles (difficile de ne pas penser au début d'Incendies (2010)). Pour ne rien arranger à l'existence d'Alpha qui décidément a beaucoup de préoccupations pour une ado de 13 ans, elle est en rébellion face à sa mère médecin surbookée (Golshifteh Farahani) qui ne trouve rien de mieux que d'héberger, sur le sol même de la chambre de sa fille, son frère toxicomane (Tahar Rahim) qu'elle espère encore pouvoir sauver de son addiction. Déjà, rien qu'avec ça, il y a de quoi faire narrativement parlant, mais Ducournau choisit en plus de placer l'action dans une version alternative de la France des années 1980-1990, ravagée par un virus transmissible par les fluides corporels et qui change lentement les gens en pierre.
L'inspiration de l'épidémie du sida est si évidente que le film se retrouve souvent à n’être lu que sous cet angle, alors même que les thématiques qu'il aborde sont multiples, peut-être trop. Alpha est la figure, classique dans le champ de l'horreur, de la jeune fille bizarre, ici ostracisée parce qu'on pense que son tatouage est vecteur du virus, et qui trouve une forme de réconfort ou d'entente auprès d'autres figures marginales : son oncle toxico et son prof d'anglais homosexuel (très bon Finnegan Oldfield). A partir de là, sa ligne narrative suit des chemins un peu balisés, d'autant que Ducournau a déposé un certain nombre de balises elle-même avec Grave. Quête de sensations fortes, hormones en pagaille, etc, on ne sort pas vraiment des classiques du genre, et l'implication physique de la jeune Mélissa Boros ne compense pas toujours son jeu approximatif.
Plus intéressant est le deuxième grand pan narratif du film, la quête d'une sœur pour sauver son frère toxico, à son corps défendant. Malheureusement l'alchimie entre Golshifteh Farahani et Tahar Rahim met un peu trop de temps à se mettre en place pour donner à la relation tout son impact émotionnel (je dis ça j'ai quand même pleuré mdr). L'inclusion de la culture berbère, que certains débiles sur Letterboxd ont pris pour de l'orientalisme (preuve qu'il faudrait faire un test de compréhension avant de lire Edward Saïd) se justifie tout à fait quand on connait bien le contexte des années 1980. C'est en effet la période où l’héroïne et l'addiction en général va ravager les quartiers de grands ensembles et notamment les familles issues de l'immigration maghrébine et décimer une génération de jeunes, au même titre d'ailleurs que le sida dans la communauté gay.
Quelque part, c'est donc deux épidémies que le film retranscrit, dans ce qui est peut-être son aspect le moins abouti. Visuellement, la lente transformation en pierre des malades offre à Ducournau des plans à la beauté plastique certaine et notamment des parallèles frappants avec le corps fiévreux et déformé par les crampes de Tahar Rahim, dont l'implication physique est admirable (pour avoir côtoyé des addicts dans ma vie, on s'y croirait). Spirituellement, la métaphore derrière l'inclusion du virus reste un peu floue, ce dernier servant surtout à dénoncer les apriori de la société et les mécanismes de l'ostracisation, rien de bien neuf là dedans.
Film très ambitieux qu'Alpha donc, sans doute trop, mais qui montre la vitalité du cinéma français et la volonté de Ducournau de ne pas se reposer sur ses lauriers mais de pousser encore les limites de ce que Canal+ est prêt à financer. Rien que pour ça, ce film foutraque mais attachant mérite à mon avis mieux que sa réception actuelle.