Il y a dans Back Home une douceur à peine froissée par le drame, comme si Joachim Trier avait cherché à filmer le deuil comme un tissu délicatement troué. Dès les premières images, quelque chose se dérobe, quelque chose nous échappe. Ce n’est pas tant un film sur la perte que sur ce qui flotte autour, ce qui reste en suspension.
Trier, pour sa première incursion dans la langue anglaise, ne cherche pas à se fondre dans un certain naturalisme transatlantique ; il importe plutôt avec lui un art du récit brisé, fragmenté, hérité de la littérature moderne plus que du scénario hollywoodien.
Back Home est un film de reflets : chacun des trois hommes de la famille Reed se reflète, se projette, se confronte à une femme absente, Isabelle (Huppert), photographe de guerre, figure maternelle devenue image, puis mythe.
Mais ce n’est pas un film sur une mère. Ou pas seulement. C’est un film sur les traces qu’elle laisse, sur ce que son absence met en lumière chez les autres : un père en déshérence, incapable de contenir le chaos de ses fils ; un aîné cérébral, bloqué dans une forme d’intellectualisation du chagrin ; un cadet mutique, et de la colère rentrée.
Chaque personnage semble enfermé dans une chambre mentale, et Trier visite ces pièces les unes après les autres, avec cette manière à lui de filmer les êtres.
La mise en scène, toute en glissements, en décalages, n’essaie jamais de forcer l’émotion. On pourrait même lui reprocher une certaine distance, une froideur élégante qui parfois frôle la pose. Mais ce serait ignorer la sincérité de l’entreprise : celle de filmer l’intime non pas dans ses débordements, mais dans ses repliements.
Ce qui fascine, c’est cette volonté d’épouser la logique d’une mémoire morcelée. Il faut accepter d’être perdu pour le suivre. Accepter que la vérité ne soit jamais dite, mais à peine effleurée, comme cette scène bouleversante où le fils cadet imagine la mort de sa mère : fiction dans la fiction, comme tentative désespérée de réappropriation du réel.
Il y a bien quelques flottements. Certains dialogues paraissent plaqués, certains fils narratifs (notamment autour du personnage de Huppert) semblent volontairement laissés à l’état d’esquisse, comme si Trier refusait d’achever ses phrases.
Et peut-être est-ce là, justement, la clé du film : Back Home est une œuvre inachevée, inachevable, comme tout travail de deuil. Ce n’est pas un défaut, c’est une poétique.