Une main, minuscule, celle d’un nouveau né dans les bras de son père. La petite fille s’appelle Isabelle, tout comme la mère décédée du père. C’est ainsi que commence Back Home, la tentative illusoire d’établir une connexion avec une mère à jamais perdue. Ce sera l’un des thèmes du film : la communication perdue au sein d’une famille. C’est beau, touchant et superbement réalisé, c’est définitivement plus fort que les bombes. Back Home, c’est le titre du troisième long métrage de Joachim Trier, réalisateur Norvégien reconnu après avoir signé Nouvelle Donne et Oslo, 31 Août. Pour ce nouveau film, le réalisateur décide pour la première fois d’un tournage US et d’un casting international reposant sur des noms connus du grand public, Isabelle Hupert et Jesse Eisenberg en tête. Néanmoins le réalisateur a tenu à garder l’essence de ce qui faisait son travail, c’est à dire une universalité du propos grâce à un film qui peut parler à tous. Car il est ici question de comment gérer le deuil au sein d’une famille qui ne communique plus et dont chacun porte son fardeau.


L’histoire de Back Home peut paraître à priori assez vue et revue : le deuil d’un parent au sein d’une famille. En réalité la force du film sera de ne jamais traiter frontalement du deuil mais de ses effets indirects à longs termes. Ainsi un secret plane sur la mort d’Isabelle Reed, secret qui, devant être caché au cadet de la famille, brisera la communication entre lui et son père. Cette rupture entraînera l’adolescent à se replier sur lui même, etc. Ici, l’impact de la mort est aussi sourd et diffus qu’elle est brutale et violente, lors d’un accident de voiture qui ironiquement frappe une reporter de guerre alors qu’elle est loin des zones à risques. Le métier d’Isabelle permet de pousser une idée de réalisation très belle, la confrontation entre la photo, capture d’un instant présent et d’une forme de vérité absolue face aux souvenirs et aux rêves, images construites de l’esprit. Cette confrontation parcourt tout le film comme le moment où Conrad parle de la manière dont sa mère lui a enseigné qu’on pouvait donner le sens qu’on voulait à une photo, ou ce moment où Erine dit qu’elle aurait préféré garder un autre souvenir de sa mère qu’une dernière image d’elle mourante se gravant à jamais sur sa rétine. Est-ce qu’une image de l’esprit est plus tronquée qu’une photo ? Est-ce que l’image souriante et affectueuse qu’ont Jonah et Conrad de leur mère est plus fausse que des photos et des constats ? Le film nous le laisse choisir grâce à une écriture et une réalisation brillante. L’écriture déjà, qui ose un récit éclaté d'où le passé resurgit en permanence dans le présent, que ce soit pour donner un autre point de vue, un flashback ou un fantôme onirique avec une grande fluidité sans jamais perdre le spectateur.


Chaque intervention du passé souligne efficacement le présent comme le moment où Jonah repense à sa mère. Dans cette scène Isabelle dit à son fils qu’elle aime bien la fille qu’il voit en ce moment. Dans la scène suivante, au présent, Jonah va retrouver cette fille, qui est devenue son ex. En plus d’une illustration utile d’un point de vue narratif, cette séquence montre bien le poids qu’à encore cette mère pourtant décédée des années auparavant. En effet dans ce film Isabelle fait penser à la Laura Palmer de Twin Peaks, morte avant même le début et pourtant omniprésente, hantant les plans et les pensées des personnages. Isabelle Hupert est parfaite dans ce rôle, comme un vent mélancolique qui parcourt tout le film. Tout comme le personnage de David Lynch, on ne la saisit jamais vraiment, elle est toujours vue par le prisme d’un souvenir ou d’un rêve. Comme les scènes où elle apparaît à Conrad, disparaissant, s’évaporant en même temps que ses songes. La réalisation n’est cependant pas en reste, illustrant le propos avec force ; par exemple Trier illustre le problème de communication entre Gene et Conrad en plaçant soit un obstacle entre eux (vitre, etc.), ou bien en évitant de faire qu’ils se regardent quand ils tentent de parler. On peut aussi remarquer un cadrage très léché mais légèrement tremblotant donnant un côté organique et chaleureux à une réalisation qui sinon aurait pu paraître froide, où un travail sur le son s’estompant parfois dans les scènes de rêve ou lorsque les personnages se projettent hors du présent. Tout dans le film participe à créer une atmosphère onirique où présent et passé se heurteraient pour fusionner et se réconcilier dans une image apaisante. Les acteurs sont eux très bons dans leurs rôles avec une mention spéciale à Devin Druid jouant Conrad qui réussit à éviter à son personnage de tomber dans les clichés de l’ado mal dans sa peau.


En conclusion, Back Home est une oeuvre riche et fouillée qui mérite sans aucun doute plus d’une vision. Joachim Trier dans une interview disait rechercher le point de rencontre entre l’intellectuel et l’émotionnel. En résulte un film délicat et subtil aux nombreux niveaux de lectures où le passé est une matière vivante, sensible au présent, et où retourner chez soi est synonyme de retour à une utopie qui ne peut plus être. Ce n’est alors pas un hasard que le dernier plan soit une voiture filant vers le futur, seule destination qu’il reste à explorer.

Adrien_Pointel
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le 15 juin 2016

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