Pas facile, je pense, d’aborder ce film si l’on est étranger au travail de Kane Pixels, au risque de passer à côté de son caractère esthétique ou référencé, les Backrooms étant un phénomène internet plus ou moins de niche et étoffé par les fans jusqu’à en devenir un bourbier infini, disons qu’ici on part de la base du concept afin de créer un objet de cinéma. Qui de manière assez inattendue n'a pas ou très peu de velléités horrifiques, pour davantage s'intéresser aux angoisses intériorisées, au sentiment de solitude, à l'oubli, offrant une œuvre particulière, qui ne manquera pas de laisser bon nombre de spectateurs sur le carreau.


Parlons deux secondes du concept, à l'origine une photo presque anodine postée sur un forum en 2018, montrant une pièce s'apparentant à des bureaux vides, étrangement agencée et au papier peint jaunâtre, qui alimenta les fantasmes de milliers d'internautes, cette image est je trouve le fusible d'un imaginaire nostalgique, n'ayant existé mais qui résonne quelque part en nous, comme un lointain souvenir de la petite enfance d'espaces trop grands pour notre petite échelle. Ça n'est d'ailleurs pas anodin que les centres commerciaux ou grands magasins reviennent avec insistance dans ce lore, Kane Parsons tentera dès 2022 avec ses courts-métrages en found footage de lui donner un corps et surtout un sous-texte sur l'effritement d'un monde, chacun pourra l'interpréter comme il l'entend et le désire, mais quoi qu'il en soit l'intérêt d'en faire un long, épaulé par A24, était réel et attendu (ou craint) pour continuer à faire vivre cette mythologie sur grand écran.


Et je dirais que la principale qualité du film est de proposer une expérience aussi troublante que stimulante, très floue/obscure, avec plusieurs clés de lecture, à l’instar d’un métrage de Lynch (sans aller non plus jusqu'à utiliser le terme trop galvaudé de lynchéen) ou plus précisément Vivarium et Skinamarink, qui me semble être ses parents les plus représentatifs. L'approche est davantage psychanalytique que démonstrative, les personnages de Clark (Chiwetel Ejiofor), vendeur dans un magasin de meubles, et Mary (Renate Reinsve), sa psychiatre, sont écrits de manière à créer ce rapport de force entre deux adultes à la dérive, l’un coincé dans son quotidien aliénant, l’autre dans son traumatisme passé. Et le film fonctionne sans cesse comme une sorte de miroir d’ordre et de désordre mental, venant à se matérialiser par l'intermédiaire d'une porte invisible comme la prolongation du magasin et de la "réalité", tout en se déroulant d'ailleurs en 1990 (Kane Parsons est né en 2005), c’est à dire sur une vision altérée d’une époque, à l’image de cet espace décousu qu’est la Backroom.


On ne sait jamais vraiment où commence, se déroule et/ou se termine le "réel", si il existe dans la diégèse du film, si les personnages ne seraient pas déjà prisonniers d'une backroom qui en engloberait d'autres, comme une théorie de la simulation ou d'une approche kaufmanienne d'un mental-monde, au bout d'un moment ça fait un trou à la tête. Et je pense que Parsons s’applique à provoquer en nous un espèce de malaise intérieur, propre aux cauchemars qui s’amusent à creuser notre mémoire pour nous hanter quelques secondes/minutes au réveil, et le labyrinthe est une belle analogie, avec ses pièces trop grandes, ses couloirs trop étroits, et son Minotaure qui s’approche à pas terrifiants, pour s’y retrouver complètement vulnérable. Et un des aspects les plus réussis est de donner un relief à ses créatures, n'étant pas de vulgaires entités impersonnelles mais bien le fruit d'une modulation de la mémoire du visiteur de la backroom, donnant lieu à ces atrocités passives/agressives, le point négatif cependant vient du raccrochage de wagons sur la présence des scientifiques des courts-métrages, couche un brin forcée qui n'apporte que peu ou pas assez à ce que le film raconte.


Je suis également nuancé sur la partie en found footage, clin d'œil au format qui l'a rendu célèbre sur YouTube et en l'état paraissant efficace, mais pas forcement nécessaire dans la continuité logique du film, confisquant un point de vue inutilisable pour placer en plus deux personnages qui ne serviront à rien, elle n'est en définitive là que pour un rôle de parenthèse gentiment horrifique, qui contraste avec de longs plans à la troisième personne qui fonctionnent bien davantage. Car j'aime vraiment ces travellings dans les couloirs, avec le design sonore des néons qui grésillent, à l'échelle des acteurs qui y déambulent, ou comme lors de cette scène vertigineuse, quasi en plan séquence, de Mary tentant d'échapper à une créature pour se retrouver dans un décor fou, digne du périple d'Alice aux Pays des Merveilles, en gros on reste dans le concept mais toujours au profit d'une réflexion sur la psyché des personnages, et par extension cathartique un peu la nôtre.


Je m'arrête là pour ne pas trop en divulguer, mais je dirais juste que le truc le plus fort c’est qu’on reste véritablement pétrifié par l’expérience, et surtout étonné par la cascade de transfigurer cette idée exploitée à vide des Backrooms en véritable objet de cinéma, quand bien même on y aurait été réceptif bien sûr, et surtout ce dernier plan, dans le sens où l’on pourrait autant en débattre pendant des heures comme se retrouver sans mots. En tout cas la proposition a résonné en moi et me donne envie de m’y replonger (ainsi que ses courts sur le net) pour y dénicher d'autres choses qui m’auraient échappé, afin d'encore mieux comprendre les intentions de Kane Parsons.

Créée

le 2 juin 2026

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JimBo Lebowski

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