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Bon.
On assiste aujourd'hui à un autre grand classique de la schizophrénie hollywoodienne : le pillage en règle de la culture internet par des studios en manque cruel d'idées. On se penche sur 'Backrooms', l'adaptation sur grand écran du phénomène viral du jeune Kane Parsons, produit par le grand capital de l'épouvante (James Wan) et labellisé par la sainte église du cool bourgeois, A24. Un objet d'1h50 qui s'avance avec la promesse d'ausculter le vertige de nos solitudes post-modernes à travers ses espaces liminaux, mais qui, une fois passé au révélateur de l'analyse matérialiste, se révèle être un produit étrangement tiède. Une énième proposition de milieu de tableau qui recycle du vide pour en faire du catalogue.
Certes, soyons tout à fait honnêtes un instant sur l'infrastructure plastique de la chose : le film possède un emballage formel qui fait illusion. D'une part, la reconstitution de ces non-lieux — ces bureaux infinis aux tapisseries jaunies et moquettes humides — témoigne d'un design sonore et d'un artisanat de l'angoisse assez soignés. Le grésillement des néons blafards et la gestion de la pénombre flattent la rétine. D'autre part, le métrage retrouve un semblant de vigueur organique dès qu'il active ses séquences en caméra subjective. Ce dispositif de faux found footage rétro, bien que rincé jusqu'à l'os par l'industrie depuis quinze ans, parvient à installer quelques micro-moments de tension claustrophobique. Pour qui cherche un simple train fantôme atmosphérique pour occuper une fin de soirée, le spectacle fait illusion.
Cependant, dès que cette démo technique doit s'articuler autour d'un récit, la machine humaine s'effondre dans une lourdeur narrative embarrassante. En effet, le film souffre d'un péché prévisible : il est beaucoup trop long. Conçu pour tenir le format réglementaire du multiplexe et faire du chiffre au box-office, le script étire une sauce de 9 minutes sur près d'1h50, faisant basculer le suspense d'ambiance vers l'ennui pur et simple. Le traitement des acteurs relève d'ailleurs d'un cynisme industriel assez savoureux. On balance des comédiens de la trempe de Chiwetel Ejiofor et Renate Reinsve dans ce labyrinthe de moquette et on les regarde s'agiter en sueur. Disons les choses clairement : ici, les acteurs bossent beaucoup plus pour le film que le scénario ne bosse pour eux. Ils passent leur temps à ramer pour donner de la consistance à des personnages qui ont visiblement entendu parler de psychologie, mais qui n'ont aucune vie intérieure propre. On nous tartine le récit d'un passif d'alcoolisme, de divorce et de deuil thérapeutique écrit à la truelle, pour meubler des dialogues explicatifs tellement laborieux qu'ils en deviennent involontairement comiques.
Or, c'est sur le terrain idéologique et esthétique que le piège de la gentrification culturelle se referme, et c'est là que le passionné de cinéma doit mordre. Le film s'enferme dans le grand travers contemporain du « vibe cinema » : cette mode stupide qui consiste à croire qu'une simple ambiance esthétique glanée sur les réseaux peut miraculeusement se transformer en long-métrage. Sauf qu'une vibe, c'est un papier peint, pas des fondations. Le génie du concept original sur YouTube résidait dans son minimalisme radical : une idée née d’une seule image fixe, anonyme, qui tirait sa terreur de son mystère absolu et de sa critique implicite de l'aliénation tertiaire. Que fait A24 ? Ils cèdent au fétichisme industriel de l’expansion capitaliste. Parce qu'une texture visuelle cartonne sur les forums, il faut rationaliser le néant, privatiser cet imaginaire gratuit, lui coller une structure narrative classique à trois actes et y injecter une bureaucratie scientifique lourdingue à base de rapports et de l'institut Async. Incapable de filmer le vertige géométrique du vide ou de respecter le silence d’un espace liminal, la mise en scène panique, meuble le cadre avec des monstres numériques interchangeables et passe son temps à analyser des données de laboratoire. À vouloir absolument tout éclairer et expliquer pour satisfaire le cahier des charges, le film s'épuise et s'effondre sous le poids de sa propre extension. On se surprend à rire aux éclats devant l’absurdité et la laideur numérique des révélations visuelles, transformant ce qui devait être un cauchemar métaphysique en une banale et interminable réunion de bureau.
En conclusion, on se retrouve devant un produit profondément schizophrène : une proposition plastique curieuse qui aurait dû rester au format de court-métrage amateur, mais une œuvre définitivement amputée de son urgence artistique et de sa charge d'angoisse par le confort de l'industrie. Le film recule devant le vide pour nous vendre du frisson en conserve pour adolescents et bobos en quête de nostalgie rétro. Bref, une spéculation immobilière de plus sur du vide architectural qui s'achève dans le ridicule.
Créée
le 23 juin 2026
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