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le 31 mai 2014
SuivreMon voisin Turturro
New York, 1941. Fort du succès publique et critique de son unique pièce, un drame poétique sur le monde des poissonniers, Barton Fink a le vent en poupe. Hollywood, par le biais d'un contrat chez...
Il existe des histoires qui couvent en nous.
Durant l’écriture de Miller’s Crossing, qui ne fut pas exactement une partie de plaisir, Joel & Ethan prennent une pause. Deux semaines. Pas plus. Juste le temps qu’il faut pour accoucher d’une histoire qui, justement, leur couvait sous le crâne : celle d’un scénariste privé d’inspiration. Une panne d’écriture transformée en film sur la panne d’écriture. Comme c'est original ! Un petit sortilège lancé contre leur propre blocage, histoire de rallumer les moteurs. Et accessoirement, d’aller ramasser une Palme d’Or à Cannes. Des blocages de ce genre, j’en veux bien à la douzaine.
A l'évidence, tenter d’analyser une œuvre née d’un pareil bouillonnement, de cette intuition en tiroir, de cette matriochka d'influences, ç'a le même goût que traverser les couloirs de l’hôtel Overlook bis où crèche Barton. Une porte en ouvre une autre, et derrière chacune se cache la référence à quelque chose d’autre. Du cinéma, du théâtre, de la littérature, de la Bible, de Polanski, de Kafka, d'Hollywood, du cauchemar, etc. Tout ceci réunit et dégobiller de manière thérapeutique par les Coen. Barton Fink a des allures de rêve fiévreux, de bibliothèque noyée dans les flammes d'un enfer provoqué par une sécheresse narrative. La loupe sur la brindille.
Barton est dramaturge. Sa première pièce vient d'avoir un succès critique tonitruant, si bien que sa rumeur newyorkaise est arrivée jusqu'aux oreilles des studios de Los Angeles. Il est un auteur qui prétend écrire pour le peuple, pour l’homme de la rue, pour les petites gens qu’il considère comme abandonnées par un théâtre trop occupé à se gratter le nombril. Il veut leur donner une voix. Leur rendre leur dignité. Faire entendre la rudesse des simples badauds sur les planches.
Seulement, Barton ne connaît finalement pas grand-chose de cet homme de la rue qu’il prétend défendre. Il le théorise. Il le fantasme. Il parle à sa place. Il se raconte surtout à lui-même qu’il le comprend. Et c’est là que les Coen commencent à gratter la peinture.
Barton est une fraude. Ou plutôt un type qui commence à comprendre qu’il pourrait en être une. Une sorte de syndrome de l’imposteur inversé. Il n’a pas peur de ne pas être assez bon, il est persuadé d’être plus important qu’il ne l’est. Il veut parler du peuple sans l’écouter, écrire sur la vie sans vraiment la vivre. Il préfère s’entendre pérorer sur la nécessité de viser la lune plutôt que de boulonner sa fusée morceau après morceau, sur le tarmac.
En ceci, sa prétention devient d’autant plus savoureuse que Barton est parfaitement incapable d’écrire. Le voilà donc enfermé dans une chambre d’hôtel, face à sa machine, à attendre que le génie lui tombe sous le nez pour écrire un simple film de catch. Son cerveau fait des nœuds, il se prend les pieds dans le tapis, et sa vacuité le rattrape.
Il procrastine. Il transforme son inaction en réflexion perpétuelle. La panne sous la plume des Coen se mue en quête artistique, en incapacité à écrire lorsqu'on est contaminé par une profonde crise existentielle. De nouveau, ils se moquent de l'absurdité de l'Homme. Il retourne sa prétention et son arrogance contre lui-même. Mieux encore, cette histoire que Barton cherche tant à attraper, il nous la livre sous nos yeux. Barton veut écrire quelque chose de grand, il veut faire trembler les murs. Son problème, c’est qu'il n'a tout simplement aucune notion de ce qu'il prétend vouloir raconter, pas le moindre atome.
Comment écrire l’homme de la rue lorsqu’on passe son temps à lui couper la parole ? Il ne sait pas se taire... et simplement écouter. Il est un véritable trou noir qui absorbe le monde sans rien lui rendre. Ou peut-être l’inverse : il recrache des kilomètres de grandes phrases sans rien refléter.
Il suffit d’ailleurs d’écouter le bonhomme parler de l’écriture pour comprendre le problème : « L’écriture naît d’une grande douleur induite par la conscience qu’on doit agir pour son prochain dans l’espoir d’alléger ses souffrances. » Rien que ça, mon grand ? A l'instar de Tom, le héros de leur précédent film, Barton est un arrogant, un cynique, un mec qui Fink to much.
Un truc marrant que j'ai noté avec ce revisionnage, c'est l’arrivée de Barton à Los Angeles marqué par une image : celle d'une vague qui vient s’écraser contre un rocher. Joli analogie de ce qui va suivre, à savoir le conte d'un petit auteur vaniteux et capricieux qui viendra se fracasser contre la grande machinerie des studios. Barton débarque avec ses grandes idées, son théâtre bobo et sa volonté de créer quelque chose de vrai. Hollywood lui refilera un scénario de série B à cracher. KO !
Barton veut écrire quelque chose de grand pour l’homme de la rue. Je me répète pardon, mais c'est aussi la manière dont se construit le film : un homme qui tourne sur lui-même comme une toupie avant de se faire balloter de ci de là avec des rencontres croustillantes (excuse truculente pour croquer une satire du décorum hollywoodien des années 40). Sauf que voilà... il méprise le divertissement destiné à cet homme de la rue. Il rêve de poésie et se retrouve à devoir écrire du spectacle. Il veut quelque chose qui sort des tripes, quelque chose d'honnête qui a fuit le théâtre, mais il fait le bougon quand il s'agit de gribouiller sur deux catcheurs.
De là, le film prend des ères d'amusant témoignage à charge contre une certaine idée de l’artiste. Barton est convaincu que son travail est noble parce qu’il souffre en le faisant. Comme si une œuvre ne pouvait être authentique qu’à condition d’avoir été suffisamment pénible à produire, ou en remuant la glaise de la noirceur humaine. En ce sens, l'apparition de Bill Mayhew est une des figures les plus tragiques qui compose le film : un grand écrivain que Barton idolâtre, qui s'est noyé dans l’alcool et venu finir sa course dans les séries B hollywoodiennes. Une tête brillante qui s'est faite consommée par sa noirceur. L'archétype de l'auteur maudit, en somme.
La référence avec Les Voyages de Sullivan crève les yeux. L'histoire d'un réalisateur de comédie lassé des frasques d'Hollywood et qui décide, durant la Grande Dépression, de tourner un film plus authentique et important, ancré dans la réalité du peuple. Au bout de son épopée, il comprendra que la lumière qui fait tenir les petites gens étaient justement ses films, ses petites comédies sans prétentions.
Cependant, la morale de Barton Fink est autrement plus trouble, tout comme la lisère avec laquelle il se permet de passer d'un genre à l'autre, refusant de trancher entre ce qui tient du vrai ou du faux. Un monde d'illusion qui, comme l'annote si bien @Sergent_Pepper, est déjà énoncé dans le premier plan : un homme en coulisse encerclé de cordages et de machineries. Un pantin désarticulé.
A vrai dire, j’ai encore aujourd’hui du mal à la saisir, cette morale. Et c’est peut-être tout le sel du film, ce qui me pousse à y revenir souvent : sa part de mystère, sa folie, son goût du cryptique, qui aura sans doute provoqué quelques migraines chez les critiques ou les essayistes. En faisant de l’hôtel l'écho de l’esprit de Barton, et de ce dernier leur alter-ego, les Coen prouvent qu'ils ont à la fois de l'autodérision mais accouchent également d’un film qui, faute de nous offrir une morale, nous contamine à notre tour.
Tout comme la signification de ce fameux tableau énigmatique cloué au mur, celui d'une femme assise sur une plage portant sa main en visière et embrassant l’horizon. Mais quel horizon ? Celui où le ciel et la mer se rejoignent, ou celui loin des affres d'une quête de vérité aussi inexistante qu'un pet de licorne ?
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Créée
le 20 août 2026
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