« I read your work. Insightful. Naive, but insightful. » BATMAN

En 1992, Batman Returns de Tim Burton sort dans les salles de cinéma. Burton y développe son univers gothique, ses personnages marginaux et ses thèmes de prédilection : la solitude, le rejet de la différence, la monstruosité et le rapport entre l'apparence et l'identité. Le résultat est un film sombre, étrange et profondément mélancolique, très éloigné du blockbuster familial attendu par une partie du public. Malgré des recettes importantes, le film rapporte moins que son prédécesseur et suscite une vive polémique, notamment auprès des parents et des partenaires commerciaux, qui jugent son contenu trop inquiétant pour les enfants. Face à ces réactions, la Warner Bros. décide de changer de direction pour la franchise et écarte Burton de la réalisation du prochain film, même si celui-ci conservera un rôle de producteur.

Joel Schumacher est choisi comme nouveau réalisateur pour relancer la saga dans une direction plus accessible au grand public. Ce choix est également soutenu par Tim Burton, qui reste impliqué dans le projet en tant que producteur. À cette époque, Schumacher est un cinéaste reconnu à Hollywood, il possède une véritable identité visuelle et sait alterner entre drame, thriller et divertissement populaire. Le studio compte sur lui pour conserver une certaine ambition artistique tout en proposant un Batman plus spectaculaire, plus coloré et surtout plus vendeur auprès d'un public familial.

Lee Batchler et Janet Scott Batchler, couple dans la vie, se voient obtenir la chance d’écrire le scénario. Leur idée est ambitieuse : raconter une histoire revenant sur les débuts de Batman tout en explorant davantage la psychologie de Bruce Wayne. Ils imaginent notamment un affrontement contre l'Homme Mystère, présenté comme un personnage particulièrement instable mentalement, accompagné de l'Épouvantail. Leur version accorde également une place importante aux traumatismes de Bruce et prend la forme d'une sorte de prequel psychologique. Cependant, la Warner rejette rapidement cette approche. Le studio souhaite capitaliser sur le succès des films précédents et exige que le projet soit une véritable suite, afin de poursuivre la franchise plutôt que de revenir sur les origines du personnage.

Akiva Goldsman, scénariste de The Client de Joel Schumacher, est recruté afin de réécrire le scénario. Il conserve certains éléments de la version des Batchler, mais en modifie profondément la structure. L'Épouvantail disparaît complètement, tout comme le retour de Catwoman envisagé dans certaines versions du script. Le récit devient une suite directe des précédents films et se concentre principalement sur la relation entre Bruce Wayne et Edward Nygma, futur Homme Mystère, tout en introduisant Robin et Double Face comme figures majeures de l'intrigue.

En 1995, Batman Forever sort finalement au cinéma et moi qui suis admirateur de l'univers instauré par Tim Burton, la séance est une véritable douche froide.

Le film s’ouvre immédiatement sur une confrontation entre Batman et Double Face. Dès les premières minutes, on comprend que la saga a complètement changé de direction. Les dialogues sont d'une pauvreté affligeante, multipliant les plaisanteries et les répliques sans impact. Les personnages semblent caricaturaux et aucun ne dégage réellement le charisme que possédaient Bruce Wayne, le Pingouin, le Joker ou Catwoman dans les films de Tim Burton. Mais le changement le plus frappant reste la direction artistique. L'expressionnisme allemand, les influences gothiques et l'architecture monumentale imaginées par Burton disparaissent totalement au profit d'un univers bariolé, rempli de néons, de statues gigantesques et de décors qui évoquent davantage un parc d'attractions qu'une ville rongée par le crime. Gotham perd toute crédibilité et toute identité. Là où la ville était un personnage à part entière dans les deux premiers films, elle n'est plus qu'un décor artificiel. La rupture est si brutale qu'elle provoque une immense déception.

Elliot Goldenthal parvient malgré tout à sauver quelques scènes grâce à sa musique. Son travail reste de grande qualité et prolonge en partie l'héritage laissé par Danny Elfman, dont le thème principal de Batman est toujours utilisé. Goldenthal apporte également ses propres compositions, plus héroïques et plus imposantes, qui donnent parfois au film une ampleur qu'il ne mérite pas vraiment. Ironiquement, la bande originale raconte davantage l'épopée de Batman que le scénario lui-même. C'est probablement la seule composante du film qui fonctionne réellement du début à la fin.

Le scénario constitue sans doute le plus gros problème du film. Double Face est présenté comme le principal ennemi de Batman dans les premières minutes avant d'être rapidement relégué au rang de simple faire-valoir. Toute l'intrigue tourne finalement autour de l'Homme Mystère, mais sans jamais réellement comprendre ce qui fait la richesse du personnage dans les comics. Edward Nygma devrait être l'opposé intellectuel de Bruce Wayne : un homme obsédé par la reconnaissance, persuadé que son intelligence mérite l'admiration du monde, là où Bruce utilise la sienne pour protéger Gotham dans l'ombre. Le film évoque vaguement cette opposition avant de l'abandonner au profit d'un plan complètement absurde impliquant une machine capable d'aspirer les connaissances des habitants de Gotham. Les motivations du personnage deviennent confuses et l'affrontement idéologique entre Batman et le Riddler disparaît presque entièrement.

C'est également dans ce film que Robin rejoint officiellement Batman au cinéma. Sur le papier, l'idée est excellente, car Dick Grayson est l'un des personnages les plus importants de l'univers de Batman. Pourtant, le film n'exploite jamais véritablement cette relation. L'évolution du duo est expédiée et leur lien père / fils, pourtant central dans les comics, reste superficiel. Même constat pour le docteur Meridian. Présentée comme une brillante psychologue fascinée par Batman, elle aurait pu permettre d'explorer davantage la dualité entre Bruce Wayne et son alter ego. Finalement, elle n'est qu'un intérêt amoureux classique, constamment réduit à admirer Batman ou à attendre qu'il vienne la sauver.

Val Kilmer et Chris O’Donnell incarnent donc cette nouvelle équipe de Batman et Robin. Michael Keaton était pourtant encore lié contractuellement à la franchise et devait initialement revenir. Cependant, il refuse finalement une proposition financière très importante après avoir découvert l'orientation prise par le scénario et préfère quitter la série. La Warner cherche alors un Bruce Wayne plus jeune et plus conventionnel. Kilmer n'est pas un mauvais choix. Il possède la présence nécessaire et parvient à transmettre une certaine mélancolie lorsqu'il en a l'occasion. Le problème vient surtout du scénario, qui ne lui donne presque jamais l'occasion de construire un personnage complexe.

Nicole Kidman interprète du docteur Meridian avec tout le professionnalisme qu'on lui connaît, mais son personnage souffre énormément de son écriture. Elle est réduite à un simple intérêt amoureux dont la principale fonction est d'être séduite par Batman et de finir en demoiselle en détresse lors du dernier acte. Pourtant, l'idée d'introduire une psychiatre capable d'analyser Bruce Wayne était excellente. Le film ne fait malheureusement rien de cette idée et transforme un personnage potentiellement passionnant en simple accessoire scénaristique.

Jim Carrey et Tommy Lee Jones sont donc les vilains de cet épisode. Jones semble constamment forcer son jeu, multipliant les grimaces et les éclats de voix jusqu'à rendre Double Face presque méconnaissable. Son personnage perd toute la tragédie qui fait normalement la force du personnage. À l'inverse, Carrey assume totalement l'exubérance voulue par le film. Son interprétation est excessive, parfois fatigante, mais elle correspond au ton général du film. Il décroche plusieurs scènes amusantes et devient paradoxalement le personnage le plus mémorable du long-métrage. Sans être fidèle aux comics, son Riddler possède au moins une véritable énergie.

En réalité, le film rappelle davantage la série télévisée avec Adam West que les films de Tim Burton. Tout y est plus coloré, plus extravagant, plus théâtral, avec un humour omniprésent et une esthétique presque pop art. Pris indépendamment, ce choix artistique n'est pas forcément illégitime. Le problème est qu'il succède directement à deux films qui avaient installé un univers radicalement différent. Ce Batman n'est donc pas celui que j'ai découvert dans les comics, ni celui que Burton avait réussi à porter à l'écran. Ce n'est pas ce héros sombre, hanté par son passé, qui inspire autant la peur que la compassion. C'est une autre vision du personnage, beaucoup plus légère et commerciale. Elle peut séduire certains spectateurs, mais elle ne correspond absolument pas à l'image que je me fais de Batman. Ce n'est pas mon Batman, et cela ne le sera probablement jamais.

Batman Forever est un désastre absolu. Replacé dans la continuité des deux films de Tim Burton, il représente une véritable rupture artistique. Là où Burton proposait une œuvre personnelle, sombre et profondément marquée par son univers, Joel Schumacher livre un blockbuster calibré pour séduire le plus grand nombre. La Warner a préféré vendre davantage de jouets plutôt que de poursuivre une vision d'auteur. Le résultat est un film qui abandonne une grande partie de ce qui faisait la singularité de cette saga. C'est sans doute ce sentiment de rendez-vous manqué qui continue de définir Batman Forever à mes yeux.

StevenBen
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le 4 juil. 2026

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Steven Benard

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