Avec son découpage en cinq actes plus épilogue, sa voix off d’outre-tombe provenant d’une ombre protatique – avant de devenir personnage à part entière deux heures plus tard – et le choix d’un héros tourmenté, écartelé entre une aspiration au bien et la tentation du mal, écrasé sous un Ciel trop lourd, Berlin Alexanderplatz affirme d’entrée de jeu son appartenance à la tragédie classique, modèle qu’il suit jusqu’au bout et auquel il offre un nouveau souffle. Son intelligence consiste surtout à composer un antagoniste principal, Reinhold, qui s’affirme tel le double négatif de Francis aka Franz, selon la théorie du Doppelgänger ; il est l’incarnation du Mal qui n’a de cesse de tenter, de séduire, d’intriguer ; il prend forme dans un corps fragile et maladif qui s’oppose à celui, musclé et vigoureux, du héros. C’est dire que le théorique, pris en charge par la voix off de Miete, qui veut que Francis soit deux personnes à la fois, quitte le champ de la théorie pour s’incarner à l’écran ; il devient cinématographique.
La mise en scène Burhan Qurbani, à l’esthétique très travaillée avec néons et ralentis, participe de la création d’une icône religieuse puisqu’explicitement associée au Christ, une icône dont le chemin de croix donne lieu à une vaste parabole de la condition d’immigré aujourd’hui dans une société allemande qui court-circuite ses ambitions et sa volonté d’intégration. Après Styx, film de Wolfgang Fischer sorti en 2018, Berlin Alexanderplatz prolonge et renouvelle la réflexion sur la crise migratoire avec talent et audace. Une œuvre coup-de-poing à découvrir sans plus tarder.