- Il y a un truc que je trouve bizarre. Chaque fois qu'il y a un règlement de compte, tu es dans les parages. Tout comme ce mystérieux homme masqué.
- Je me souviens que lorsqu'on s'est vu pour la première fois, tu m'avais dit que pour être ami avec quelqu'un, il valait mieux en savoir le moins possible sur lui. Parce que si on en savait trop, c'était la fin de l'amitié.
- Il y a des limites à ne pas dépasser. N'oublie pas que je suis flic. Je ne peux pas cautionner des actes qui sont répréhensibles par la loi, même si je les approuve. Une soi-disant, section 701 a décidé d'assassiner King Kau ce soir.
- Ils se servent de toi pour attirer l'homme masqué. Ne fais pas d'imprudence, ils sont trop forts pour toi.
- Chaque soir, je viens là. J'admire le coucher du soleil en espérant que ce ne sera pas le dernier. Je pense que ce soir, ce sera chaud, mais je ferai mon travail. Et peu importe qui se cache derrière ce masque. Je ne veux absolument pas le voir cette nuit. … On se voit demain pour jouer aux échecs ? J'ai une revanche à prendre.
- J'espère que tu as fait des progrès ? …
- Bien, tu as suivi mes conseils, tu as appris à te défendre.
- Je n'ai plus rien à cacher puisque tu sais qui je suis. C'est aussi ça l'amitié.
Quand le cinéma hongkongais se rêve super-héros
Black Mask, réalisé par Daniel Lee et produit par Tsui Hark, se présente comme une adaptation libre du manhua (comics chinois) éponyme de Li Chi-Tak (1992). Fruit d’une collaboration scénaristique pour le moins hétéroclite avec Tsui Hark, Koan Hui, Teddy Chan, Joe Ma, Ann Hui et Pang Chi-ming, le film tente un pari audacieux en voulant inscrire le mythe du super-héros dans le cadre du cinéma hongkongais, un genre longtemps boudé par le public local. Et pourtant, Black Mask parviendra à trouver son public, devenant une œuvre singulière dans la filmographie de Jet Li comme dans l’histoire du cinéma d’action asiatique. Jet Li incarne Tsui Chik, alias " Black Mask ", un héros issu des ténèbres en tant qu'ancien membre d’une unité secrète d’élite du nom de code " 701 ". Des soldats génétiquement modifiés, privés de toute douleur et conçus pour tuer, qui furent un temps les instruments d’un gouvernement prêt à tout. Mais après un dérapage sanglant, le projet est abandonné et tous les sujets doivent être éliminés. Tsui Chik échappe à l’exécution et tente de refaire sa vie à Hong Kong, sous l’identité paisible d’un bibliothécaire. Sa tranquillité vole en éclats lorsque ses anciens frères d’armes ressurgissent, bien décidés à dominer la pègre avant de renverser le pouvoir en place. Forcé de reprendre le combat, Tsui Chik enfile de nouveau son masque noir, symbole de son lourd passé et de son nouveau destin en tant que justicier. Derrière ses lunettes militaires et son costume sombre, Black Mask évoque tout à la fois Clark Kent pour la façade candide et faiblard de Tsui Chik, Batman pour sa noirceur intérieure et son côté justicier maître de l'infiltration avec des gadgets, et Wolverine pour la brutalité animale lors de ses duels : ses griffes remplacées par des cd tranchants.
Si le scénario ne brille pas par son originalité, jouant à l'époque sur les clichés en vigueur du comic book movie du cinéma américain, il est largement compensé par une mise en scène d’action à couper le souffle. Les chorégraphies de Yuen Woo-ping, futur maître d’œuvre des combats de Matrix et Kill Bill, atteignent une intensité implacable. C’est nerveux, précis, furieux, trash. Les duels sont d’une inventivité folle, entre câblages acrobatiques et frappes d’une violence frontale sanglante. Nommé aux Hong Kong Film Awards 1997 pour ses chorégraphies, le film impose un style qui inspirera prochainement Hollywood. En effet, les longs manteaux noirs, les postures iconiques, les lunettes de soleil, la rapidité stylisée entre deux coups fatals, les duels acrobatiques… tout ce que les frères Wachowski reprendront trois ans plus tard avec Matrix est déjà là. Parmi les scènes les plus marquantes, difficile de ne pas citer l’affrontement sur le repaire du dernier baron de la drogue, dominé par un tractopelle lancé comme un monstre d’acier en furie, où les fusillades éclatent dans une frénésie de balles et de sang. Vient ensuite le combat brutal et explosif dans l’hôpital, véritable ballet de feu et de coups, où chaque impact résonne comme une déflagration. Enfin, le duel final, est d’une intensité quasi mythologique, opposant Black Mask à son ancien supérieur, le Commandant Hung. Glacial et implacable, Kong Lung incarne à la perfection cet antagoniste terrifiant mêlant super-soldat et savant-fou, offrant au héros un adversaire à sa mesure. Face à lui, Jet Li livre sans doute l’un de ses affrontements les plus impressionnants.
- On dirait que Tsui Chik préfère les mecs.
- Ça me paraît foutu, ton idylle.
- Oh, c’est peut-être juste un copain. Faut jamais se fier à ce genre d’apparence. À ta place, moi, je ne perdrais pas espoir. Tu sais, faut se battre dans la vie.
La direction photo de Tony Cheung et Tung Cheung Leung adopte une teinte grise et froide, parfois trop blafarde, qui peut dérouter au premier abord. Cette désaturation volontaire inscrit toutefois le film dans une ambiance quasi post-apocalyptique, renforçant la dimension implacable du récit. Les décors de Bill Lui et Eddie Ma, font souvent dépouillés et manquent d’inventivité sans être pour autant catastrophiques. À l’inverse, les costumes de William Fung et Mabel Kwan s’avèrent bien pensés, au point d’avoir été eux aussi nommés aux Hong Kong Film Awards. Le masque de Jet Li proposé en deux exemplaires distincts, offre pour l'une des versions un hommage direct bienvenu au Frelon Vert et à Kato (incarné autrefois par Bruce Lee) sachant qu'en plus il porte également une casquette de chauffeur, illustrant parfaitement la volonté de relier l’héroïsme oriental au mythe occidental. Là où toutefois Black Mask se distingue radicalement des productions américaines, c’est dans son ton. Le film ne cherche pas à séduire les enfants, au contraire, il s’adresse aux adultes. L’action y est d’une brutalité rare, les impacts de balles et les démembrements ne sont jamais édulcorés. Le gore s’invite sans retenue avec des membres arrachés, des corps brûlés, des éclats de chair, des gerbes de sang, conférant à l’ensemble une violence viscérale plus proche de Robocop que de Superman. Quelques séquences flirtent même avec une imagerie sadomasochiste inattendue, preuve que Daniel Lee n’a pas voulu aseptiser son propos. Une audace qui donne au film une identité à part dans le paysage hongkongais des années 90, coincé entre le polar noir et la comédie kung-fu.
Entre deux déflagrations, le film ménage de beaux moments d’émotion. La relation entre Tsui Chik et l’inspecteur Rock Shek, incarné par un Lau Ching-wan impressionnant de présence au point qu'il est mon personnage préféré du film, apporte une vraie densité dramatique. L’amitié virile entre les deux hommes, fondée sur la loyauté et la douleur du secret, constitue la colonne vertébrale du récit. Les deux hommes se livrent d'ailleurs, dans un cimetière, à un duel au corps à corps bourré de sens et particulièrement convaincant. Impeccable dans la peau d’un flic dur à cuire et inébranlable, Lau Ching-wan insuffle à l’intrigue une véritable ambiance de polar nerveux et brutal, avec un personnage endurci, intègre, un peu désabusé, typique du flic de film noir, tandis que sa complicité à l’écran avec Jet Li fonctionne à merveille. À cela s’ajoute un équilibre surprenant entre humour et tragédie. Les échanges légers entre Black Mask et la pétillante Tracy Lee incarnée par une Karen Mok ô combien pétillante, humanisent le héros, tandis que la romance impossible avec Yuek-Lan, par la superbe Françoise Yip, vient rappeler le prix du sacrifice et de la tragédie amoureuse. Un beau cocktail qui s'harmonise étonnamment bien tout du long. Monté avec un sens du rythme chirurgical par Cheung Ka-fai, Ettie M. Feldman et Cheung Tai-ka, Black Mask frappe fort et juste. Il annonce, bien avant Blade (1998) ou X-Men (2000), la renaissance du super-héros noir, torturé et sanglant. La bande-son éclectique de Tree Adams, Teddy Robin Kwan, DJ Revolution et Ben Vaughn, parachève cette identité hybride, entre techno urbaine et énergie cyberpunk, et colle parfaitement au tempo de l'action.
CONCLUSION :
Black Mask, réalisé par Daniel Lee, n’est pas un simple film d’action. C’est un chaînon manquant entre le cinéma martial hongkongais et le futur cinéma de super-héros mondial. Un film imparfait, certes, mais à l'époque d’une modernité folle, habité par une rage, une violence, une tragédie, un humour et une grâce que peu d’œuvres ont su conjuguer si habilement.
Un film d'une générosité débordante qui ne laisse pas indifférent.
- Tu attires les emmerdeurs, toi. Ça doit être ton comportement.
- Moi ? Mais je n'ai rien fait.
- Oui, ben c'est pour ça. Regarde-moi : tiens, je vais te montrer.
- Non, relâche-le, ce pauvre type est K.O. C'est pas la peine d'en rajouter.
- Mais il faut que tu apprennes à cogner. Comment tu vas faire si je ne suis pas avec toi ?