Depuis plusieurs semaines, tout le quartier est en émoi : un mystérieux kidnappeur (Ethan Hawke) sévit. Bien que sur ses gardes, Finney Blake (Mason Thames) est enlevé, et se réveille dans une cave, où le seul élément notable est un téléphone débranché sur le mur. Pourtant, celui-ci se met à sonner. Ce sont les victimes précédentes du kidnappeur qui contactent Finney pour l'aider à s'évader...

Inspiré d'une nouvelle de Joe Hill, fils du célèbre Stephen King, Black Phone ressemble en tous points à une adaptation du papa. Se situant dans les années 80, centrée sur des enfants entre 10 et 15 ans, dans une banlieue américaine générique, l'intrigue semble être celle de n'importe quel Stephen King. On s'attend alors à voir défiler tous les clichés possibles de l'époque, à la sauce Stranger Things...

C'était oublier que le film est réalisé par Scott Derrickson, et que ce dernier est doté d'un sens de la subtilité largement plus développé que les créateurs de la série Netflix. Et c'est ce qui frappe de prime abord : l'écriture des personnages est d'une nuance absolument exemplaire. Si les deux enfants connaissent du harcèlement à l'école, ils sont néanmoins bien intégrés dans une bande d'amis pas du tout marginalisée (on y trouve même le caïd de l'école). Finney Blake est un garçon timide et peu sûr de lui, mais pas totalement introverti, et qui obtient tout de même quelques réussites, notamment sentimentale. Le père de Finney et de sa soeur bat ses enfants, mais il n'est en rien le tortionnaire qu'on s'attendait à découvrir et plus le scénario avance, plus on découvre en réalité un homme égaré dans les ténèbres de l'alcool et lucide sur sa propre déchéance...

Derrickson et son scénariste C. Robert Cargill (déjà à l'oeuvre sur Sinister et Doctor Strange) utilisent donc tous les gimmicks attendus, mais les distordent vite pour donner à leur récit une finesse qui se fait souvent rare à l'écran...

S'il est une qualité qu'on ne peut pas enlever à Scott Derrickson, c'est d'avoir su, au fil de sa carrière (et hormis la parenthèse Doctor Strange), construire une filmographie extrêmement cohérente. C'est donc sans surprise qu'on voit Black Phone déployer un nouveau pan de sa réflexion sur l'Amérique profonde, avec une touche d'espoir néanmoins plus prononcée qu'à l'habitude.

Ainsi, avec Black Phone, Derrickson nous dresse une fois de plus le portrait d'une Amérique égarée, fragile, qui a perdu toute confiance en elle. Plus qu'une question de confiance, toutefois, c'est une question de foi qui est ici traitée. L'Amérique mise en scène ici, encore traumatisée par la guerre du Viêt-Nam, a perdu toute forme de foi.

Cette foi qu'elle a perdu, c'est aussi bien sa foi chrétienne (Gwen qui croit que Jésus l'abandonne dans ses recherches), que sa foi en elle (Finney qui doit croire en lui pour réussir à sortir de sa cave), et dans les autres, y compris - et surtout - ses propres enfants (le père de Finney et Gwen qui doit réapprendre à les aimer).

Evidemment, ces différentes faces de l'Amérique ne se révèlent que par leur opposition à un antagoniste aux multiples visages. L'élément le plus réussi du film est sans aucun doute cette terrifiante figure masquée incarnée par Ethan Hawke. Représentant la face la plus sombre d'un pays déchiré (il n'est pas anodin que Derrickson ait choisi l'acteur qui jouait le père de famille protecteur dans Sinister pour incarner cet homme qui en est le strict opposé), ce psychopathe attiré par le sang et aux penchants pédophiles condense beaucoup d'horreurs en un seul personnage. Changeant constamment d'expression grâce à son masque en deux parties, l'Attrapeur semble une personnalité complexe, où les sentiments sont faux et ne sont qu'une façade cachant (ou pas) des vices impardonnables. Tantôt calme, tantôt brutal, on ne sait jamais si et quand il va attaquer...

Enfin, l'autre élément vraiment réussi du film, c'est bien sûr les apparitions de fantôme. Seuls autres moments où une (très) vague inquiétude peut surgir, Derrickson prouve, dans ces séquences, qu'il n'a rien perdu de sa maestria, et on retrouve dans ces scènes ce qui nous avait déjà ébloui dans la scènes des enfants fantômes de Sinister, à la différence près que, cette fois, on ne peut pas douter de leurs bonnes intentions. A nouveau symbole d'un pays prisonnier de ses propres fantômes, incapable de se détacher de ses erreurs passées, c'est uniquement en les acceptant et en s'y confrontant que la vérité pourra apparaître, menant ainsi son protagoniste vers la liberté.

Doté d'une symbolique très forte, Black Phone semble donc un film très personnel, où Derrickson interroge ses propres peurs d'enfants, ses propres croyances (on le sait très proche du catholicisme, d'autant que son auteur préféré est Chesterton), ses propres doutes. C'est peut-être ce qui nous permet de lui pardonner de n'être pas un film d'horreur.

Car - nouveau mensonge marketing qui va sans doute coûter cher au film -, Black Phone n'a rien d'un film d'horreur. Il est, tout au plus, un thriller teinté de surnaturel. Et il fonctionne très bien ainsi, mais il faut prévoir qu'il se heurtera aux récriminations désormais classiques du public : "c'est nul, ça ne fait pas peur"... Et c'est vrai que c'est tout de même un peu dommage quand on connaît la capacité du réalisateur à faire naître l'horreur de rien. Mais ça n'est pas son but ici, et sans doute cela nous aurait-il distrait des réels objectifs du film.

Quoiqu'il en soit, Black Phone est un film achevé, peut-être un peu trop balisé pour être vraiment marquant, et comportant quelques inévitables facilités scénaristiques (les policiers qui se mettent soudain à croire aux rêves de Gwen). Néanmoins, comme toujours chez Derrickson, l'histoire est mise au service d'une parabole classique mais non moins profonde sur les déchirements d'une Amérique qui peine à se redresser de ses propres blessures.

Joliment mise en scène, contenant tous les gimmicks de Derrickson (grands murs gris délavés, une jolie utilisation du Super 8, quelques effets surnaturels poétiques survenant dans un cadre très naturel), Black Phone n'a donc rien d'un film d'horreur, mais il nous offre une histoire assez captivante, en tous cas pour qui veut bien l'analyser.

On pourra néanmoins trouver que le film de Derrickson manque cruellement d'intensité, tant le climax semble être le milieu du film. Assez peu cruel, ce nouvau film semble vouloir apporter dans la filmographie de son réalisateur une touche finalement plus solaire, où les problèmes sont analysés avec une lucidité implacable, mais où, cette fois, le Bien serait en mesure de l'emporter. Le christianisme sauvage de Derrickson serait-il en train de le rattraper ?

Tonto
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le 22 juin 2022

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le 22 juin 2022

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