Depuis le Seigneur des anneaux, j'en avais un peu ma claque de Galadriel, aka l'elfe la plus inutile de la galaxie juste derrière Arwenn le pot-de-fleur.

En même temps, de cette saga mastodonte, il n'y a que deux répliques qui me restent invariablement en tête et me pourrissent la vie :
- Gandalf : "VOUS NE PASSEREZ PAS!!"
- Galadriel : "Ichidumparabvillibililabi... Le monde a changé... Je le vois dans l'eau.. Je le ressens dans la terre... Je le sens dans l'air..."

Autant dire que je n'étais pas nécessairement chaud-chaud pour me farcir 1h40 de Cate Blanchett hystérique et à demi-folle, même dirigée par Woody que j'aime plutôt bien (malgré les attaques sans pitié d'Orson Welles révélées récemment ( «Je le déteste physiquement. Je n'aime pas ce genre de types.» « Il a la maladie de Chaplin. Ce mélange si spécial de timidité et d'arrogance.» ).

Je n'ai généralement pas de problème à me fondre dans son humour et dans son rythme si particulier.
Je trouve même que c'est aujourd'hui, à peu près le seul, à être capable de parler de ces sempiternelles histoires de couple qui m'emmerdent, sans être cliché et chiant comme la pluie (Bonjour Asghar Farhadi).

Et là je dois avouer que j'ai dû ravaler mon chapeau pour Cate. Voilà une performance de pro absolument bluffante.
Là où dans 99% des cas, un personnage féminin hystérique va me taper sur le système et m'exaspérer (Bérénice Béjo devrait se commander le dvd du film et se le repasser en boucle.. Bonjour Asghar bis.), ici ça passe, et drôlement bien!

Personnage fascinant et diablement bien écrit, qui navigue en permanence entre son passé supposé heureux, et fastueux, et son présent minable et vide où elle essaye vainement de se reconstruire.

Un peu comme Michelle Pfeiffer dans le génial "Veuve mais pas trop" de Jonathan Demme. La première partie, déjà, elle vivait avec un mari voyou, escroc, et volage, interprété par .... Alec Baldwin.. Il faut croire qu'il est abonné à ce genre de rôle de gros connards.
Et la seconde partie, où forcée de reconstruire intégralement sa vie, elle part en ville, seule, avec toute la meilleur volonté, dans un monde pervers, funeste et sans pitié.

Mais la différence avec ici, c'est que Jasmine (Cate donc), elle a beau avoir la meilleur volonté du monde, elle part déjà avec un lourd handicap, son passé qui la harcèle sans cesse, qu'elle idolâtre, et qui va lui pourrir à jamais son existence, l'a déjà rendue à moitié folle. Donc ça complique les choses.
Et ensuite, tout est incroyablement noir, vain, et voué à l'échec. Au bout du tunnel, un vrai drame tragique.

Blanchett est fabuleuse, toujours en décalage, à côté de ses pompes (un personnage lui demande même pourquoi elle regarde tout le temps dans le vide), dans un subtil jeu de variations, de reprises de confiance, et de rechutes.

Mais tous les autres comédiens sont également parfaits, et on a là une galerie de personnages absolument délicieuse :

- La soeur de Jasmine, une actrice que je ne connais pas, Sally Hawkins, sosie étonnante de Lily Tomlin (ça donne du coup des accents Altmaniens au film)

- Bobby Cannavale, pareil, dont je n'ai jamais entendu parler, la mèche volante, qui est absolument phénoménal dans le rôle d'un rustre qui va tenter de décoincer la bourge rigide qu'est Jasmine, avec toute une série de dialogues absolument mythiques (sur les palourdes, sur les techniques de pendaison, entre 1000 autres).

- Le dentiste pervers, interprété par le fabuleux serious man Michael Stuhlbarg, avec un point de vue extrêmement rigolo d'Allen sur la société:
Pour se reconstruire, Jasmine a l'idée de s'inscrire à des cours d'informatique, pour être capable d'apprendre à être chef-décorateur sur internet, pendant qu'elle gagne sa vie en étant l'assistante de ce dentiste cinglé.

- Alec Baldwin, qui a très peu de dialogues, et pourtant un rôle clé et central finalement, et qui arrive à être désopilant grâce à son attitude (il n'hésite pas à mettre des mains aux fesses de Blanchett par exemple) et ses jeux de regards (un peu comme dans veuve mais pas trop, en fait, c'est un excellent acteur de comédie qui s'ignore en fait. En plus là il a l'air d'avoir perdu pas mal de kilos, donc il semble en plus assez en forme).

- ... etc....

L'autre très gros point fort du film, c'est le récit.
C'est vrai, dans le fond, c'est toujours la même musique, on est totalement en terrain connu, il n'y a pas vraiment de surprise (quoique à la fin du film, il y a quand même une révélation que je n'avais pas sentie venir), Woody depuis 40 ans fait toujours le même film.. Mais qu'est-ce que c'est admirablement bien fait.

Voilà l'exemple typique du bon usage du flash-back, entreprise pourtant habituellement si casse gueule et pouvant potentiellement momifier un récit, mais qui ici marche parfaitement, mais pourquoi?

Le mauvais flash-back, c'est lorsque un ou des personnages racontent une histoire, c'est statique et on s'en fout un peu.

Ici, on est dans un récit dynamique, les deux parties, au passé, et au présent, ne cessent d'évoluer, et surtout communiquent en permanence entre elles. Même mieux, elles s'éclairent mutuellement.

Par exemple, sans spoiler, il y a une révélation aussi sordide que brutale au présent, qui fait voir d'un oeil complètement neuf les séquences du passé, qui pourtant au premier abord auraient pu relever de la comédie classique de couple à la Woody Allen.

Ensuite, ce qui est assez étonnant, c'est qu'il n'y a aucun effet, les séquences passé/présent s'enchaînent dans un continuum permanent. Et pourtant c'est parfaitement lisible, limpide, clair, on est jamais perdus grâce à des indices disséminés qui permettent rapidement de comprendre dans quelle temporalité on se trouve (tenue/coiffure/attitude de Blanchett, présence de tels ou tels personnages).

Tout coule de façon naturelle, tout semble cohérent et d'une évidence implacable, contrairement à la grossière mécanique Farhadi (Bonjour Asghar ter). A l'exception peut-être d'un seul passage peut-être un peu artificiel, avec Peter Sarsgaard (et encore on pourrait très bien le voir comme un ultime rêve/cauchemar de Jasmine).

Et ça se conclut de façon très noire : comme si à son arrêt de bus, Forrest Gump se mettait à raconter inlassablement l'histoire de sa vie minable, mais que plus personne n'écouterait.

Rien à redire, c'est brillant, et dans le genre parfait.

PS : je n'ai pas vu "Un tramway nommé Désir"
KingRabbit
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le 29 sept. 2013

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