Bugonia, du grec βοῦς (bœuf) et γονή (progéniture), donc littéralement « progéniture du bœuf », renvoie aux rites sacrificiels attribués aux Égyptiens durant l’Antiquité, fondés sur la croyance que les abeilles pouvaient naître du cadavre d’un bovin.
Et que les croyances peuvent nous mener loin !! Parfois elles nous apportent des connaissances, et parfois rien de plus que des divisions, des fractures sociétales, et des guerres.
Le nouveau film de Lanthimos réussit à réunir sa plus grande muse : Emma Stone, toujours au sommet de son art. Elle confirme sa réputation d’être l’une des meilleures actrices vivantes. En partie grâce à elle, cette œuvre poétique devient aussi un film à la croisée de la science-fiction et du drame social : une fresque qui nous interroge, qui nous fait rire, et qui nous choque.
Ce qu'est et ce que vaut notre système est mis en parallèle avec la société des abeilles : dirigée par une reine, composée d’ouvrières qui jamais ne se plaignent. Dans la notre, on nous dit qu'on peut partir du boulot avec grand plaisir… Mais juste s'il te reste vraiment rien à faire. Ce qui frappe dans ce film, c’est sa prise de position politique. Dans un monde fracturé, Lanthimos signe un film que je crois profondément anti-trumpiste. Car anti-capitaliste, car anti-complotiste, car éveillé sur les questions écologiques et sociales. Dans ces temps troublés, voir un homme porter un tel discours redonne un petit peu d'espoir. (Pas Trump, hein, mais bien Lanthimos). On y retrouve sa patte reconnaissable entre toutes, et c’est sans doute l’une des plus belles qualités d’un réalisateur. Et d'autant plus quand elle est aussi singulière et inspirante que la sienne.
La musique de Jerskin Fendrix est inattendue, stupéfiante, parfois même très agressive. Elle provoque de véritables effets de sursaut sonores, une sorte de jump scare auditif. C’est un parti pris audacieux, mais qui fonctionne selon moi : cette agressivité sonore résonne avec la brutalité du monde. Côté acteurs, Jesse Plemons livre une prestation habitée, rendant palpable toute la complexité d’un personnage rongé par ses traumatismes, au bord de la folie. Aidan Delbis, quant à lui, campe avec brio un suiveur médiocre et niais, incarnation d’une partie de la population prête à se laisser happer par la propagande et/ou les discours de haine et de peur, et ainsi à adhérer aux idées les plus dangereuses.
On peut déplorer quelques longueurs dans l'œuvre, rapidement surmontés de twists délicieux. Le personnage du shérif, trop caricatural à mon goût, manque de subtilité et est un peu cliché. Mais malgré ces deux petites faiblesses, le film est drôle, déjanté, absurde. Arrêtons-nous sur ce dernier mot. L'absurde. Genre littéraire apparu après la Seconde Guerre Mondiale, et qui appuie sur le sentiment de la confusion des hommes, de désemparement, de l'incompréhension, et l'impression d'être étranger au monde. Et oui, ça aussi ça résonne avec l'histoire du film.
La scène finale, enfin, est brillante. Géniale même. Elle interroge directement l’humanité. Difficile de garder espoir face à cette destinée tragique et pessimiste, à laquelle nos héros sont confrontés. Et si ces extra-terrestres, qui nous dominent d’en haut, étaient une métaphore de nos dirigeants capables, d’une simple décision, de détruire la planète — et donc l’humanité — avec des missiles nucléaires ? En tout cas, c’est ma p'tite théorie ^^.
Et puis, dernier détail qui a achevé de me séduire : Emma Stone qui chante du Chappell Roan.
Je l'avoue, j'étais encore un peu plus conquis :)