L'humanité est devenue folle, elle l'a toujours été, mais son idée de suicide collectif devient de plus en plus tétanisant et Yórgos Lánthimos est son témoin cynique et sarcastique. Dans Bugonia, il y a le fiel et les abeilles : d'un côté les pauvres et pathétiques créatures que nous sommes et de l'autre la nature qui n'a rien demandé à personne et que l'on empoisonne. De quoi est constituée la civilisation moderne ? D'une part, de technocrates au service d'un capitalisme débridé et éhonté, et de l'autre, d'absurdes complotistes à la radicalité variable. Bugonia les renvoie dos à dos dans un grand délire narratif qui exsude le nihilisme et le sens de l'absurde de toujours de son auteur, qui fracasse les limites de la bienséance et pervertit les codes de tous les genres qu'il aborde : science-fiction, policier, drame, comédie. En ce sens, le film n'est pas si éloigné de la période grecque des débuts du cinéaste, mais avec davantage d'ambition, de moyens et de puissance. Ceci dit, Bugonia piétine parfois dans sa progression et une forme plus resserrée de sa durée n'aurait pas nui à son efficacité ni à la sidération qui en émane. Le film est foncièrement clivant par le malaise qu'il convoque volontairement et sa misanthropie extrême, mais c'est aussi sa force, si l'on considère qu'il se démarque nettement par son caractère de fable sans concession et ouvertement outrageuse. L'interprétation d'Emma Stone, de Jesse Plemons et de l'étonnant Aidan Delbis est à l'avenant : détonante, effrayante et sado-masochiste. Amateurs de sensations douces et de chemins balisés, passez votre chemin, Bugonia c'est de la dynamite et du chaos à portée d'yeux exorbités.