Attention spoiler
Bugonia, c'est le délire de deux gus venus du fin fond de l’Amérique, obsédés par des aliens contrôlant la terre, convaincus de devoir kidnapper la PDG d’une grande entreprise de biotechnologie (Emma Stone) pour tenter de négocier la survie de l’humanité avec le peuple auquel elle est supposée appartenir.
Le film est puissant.
Dans sa musique déjà. Echo à Orange mécanique. Lyrique, effrayante, intervient à certains moments cruciaux du film pour souligner l’implacable folie des forces qui meuvent les protagonistes.
Le visuel ensuite. Emma Stone se fait raser les cheveux. Pour éviter qu’elle ne puisse communiquer avec son peuple. Perte d’un attribut conventionnel de la féminité dans notre culture. Elle devient belle et monstrueuse. Bas les masques. Fini les gentilles femelles soumises. Place à l’animal économique qui combat pour l’extension infinie de son pouvoir. Esthétique macabre, empruntée parfois à Dexter (et aux films du genre). Comme cette scène où Emma se libère de ses chaines, dans une robe longue rose au motif liberty, qui lui laisse les épaules nues, beauté opaline des tableaux du 17ème siècle. Qu’elle soit couverte de sang et de crème antihistaminique, telle une sorcière horrifique, ou bien en jupe fourreau et Louboutin, elle abat ses cartes avec un seul objectif, une seule intention qui la traverse, la victoire par k.o. de son adversaire.
Car la pièce maîtresse de ce film, c’est son histoire : miroir de notre époque terrifiante et loufoque. Pendant toute sa détention, Michelle se défend bec et ongle, résiste. Use de toutes les techniques de manipulation possible. La négociation (il doit y avoir un accord gagnant-gagnant), la menace (vous ne pouvez pas gagner, je suis trop importante), la compassion (je vous comprends, vous avez beaucoup souffert). Elle craque, mais si peu. Vulnérabilité passagère. Dont elle s’extirpe chaque fois.
Teddy, son tortionnaire, méthodique, poli, désespéré de constater que les abeilles se meurent est rendu fou de rage par le coma de sa mère, dû à un essai clinique raté, mené par l’entreprise de Michelle. Au-delà du désir de vengeance, un geste simple : rétablir l’ordre, sauver les abeilles.
Le délire rattrape le réel. La parodie fait corps avec notre cynisme contemporain : mensonge permanent de Michelle qui cherche même à nous convaincre que les pesticides ne tuent pas les abeilles.
Scène où Michelle rampe à terre, couverte de sang, le crâne rasé à blanc. Je ne peux m’empêcher de penser aux images du Terminator, dont il ne reste que le bras menaçant à terre. Instinct de survie d’animal alpha. Empathie énorme pour sa survie. Elle est dépourvue de sentiment, sans scrupule, mue par la rationalité froide de l’oligarchie dirigeante dont accouche le néocapitalisme. Et pourtant, elle est une femme qui se bat, dans un 21ème siècle qui découvre cet archétype. On a envie de la voir dominer son bourreau.
Paradoxalement, on est aussi empathie avec Teddy, petit fils à sa maman, endoctriné dès l’enfance, grand perdant du tirage initial de la vie, sans autre perspective que de sauver la terre d’une manipulation extérieure – comme si le mal ne pouvait venir de l’intérieur.
Confrontation de deux folies meurtrières : celle de l’appât du gain destructeur contre l’aplomb du redresseur de tord aliéné. Folie de notre temps, du capitalisme immoral tout autant que du poison qu’il engendre, grimé en antidote.
Pourtant, un semblant de dialogue s’établit entre eux. Les codes de la communication sont respectés. Ecoute, prise en compte des besoins et revendications de l’autre. Mais il ne peut aboutir. Les intérêt divergent absolument. Mutuellement exclusifs. Incompatibles. L’un ne peut survivre qu’avec la mort de l’autre.
Michelle mentira encore et encore, parviendra même à pousser Teddy au meurtre de sa mère, jusqu’au final déroutant, téléporté sur un vaisseau alien, sorte de matrice de peau et de sang, comme un cocon d’insecte – le nid des abeilles, sur lesquelles s’ouvre et s’achève le film, dans des plans symétriques.
La revanche des abeilles, qui décident de tuer l’humanité irrécupérable en perçant l’atmosphère terrestre de leur dard pointu.
Magnifique.