Alors que j'avais adoré Pauvres créatures mais que j'avais été très déçue par Kinds of Kindness, que je trouvais vraiment un peu trop bâclé, comme une collection de courts-métrages, Yorgos Lanthimos revient assez rapidement avec Emma Stone et Jesse Plemons pour un nouveau film, Bugonia, qui avait dès le départ un cœur assez mystérieux et accrocheur.
On y découvre Michelle, PDG d’une entreprise pharmaceutique, complètement dans le délire capitaliste libéral : grande maison, morning routine à 4h du matin, un corps sain dans un esprit sain, chantant à fond du Chappell Roan dans son SUV de luxe… Une incarnation parfaite de la réussite américaine. En face, l'autre Amérique : celle des marginalisés, des petits boulots mal payés. Teddy bosse dans la logistique de la boîte de Michelle, vit dans une maison familiale négligée et s’occupe de son cousin, lui aussi en marge du monde. Ce duo est très isolé, complètement dans les thèses complotistes. Teddy, en particulier, est persuadé que tous les maux de la société sont dus aux extraterrestres.
Les deux hommes kidnappent Michelle pour la forcer à appeler son vaisseau-mère et demander l’arrêt de la destruction à petit feu de la Terre. Et ce point de départ absurde va poser une confrontation entre deux visions du monde totalement polarisées. Il y a des moments durs, d'autres absurdes : on ne rit pas facilement, mais l’humour noir, le malaise, le décalage créent un effet parfois savoureux. Le film joue longtemps sur l’ambiguïté : Michelle est enfermée dans un sous-sol, le crâne rasé, badigeonnée de crème, affamée. On se place parfois de son point de vue, mais elle reste antipathique. Les deux hommes sont visiblement paumés, et on ne sait pas vraiment de quel côté se placer. C’est un jeu à somme nulle, où personne ne nous attire totalement. C’est dans cette tension que s’installe la fascination. Lanthimos continue à s’intéresser à ces récits d’inversion de réalité. Kinds of Kindness évoquait déjà l’idée qu’une femme avait été remplacée. Si le film est plus construit ici, l’absurde y est parfois rattrapé par la réalité, au regard de l’actu des États-Unis. Mais le réalisateur réussit quelques virages narratifs pour nous surprendre et nous sortir du cadre attendu. Sans atteindre la force de Pauvres créatures ou The Lobster, le film réussit à nous mettre mal à l’aise, à emprunter des chemins de traverse. On reste accroché, parfois dérangé, toujours curieux.
Côté casting, encore une fois, Lanthimos utilise ses acteurs à merveille. Emma Stone incarne à la perfection cette figure distante, renforcée par son look presque inhumain. Jesse Plemons incarne un personnage complexe : parfois inquiétant, parfois pathétique, mais toujours déterminé. Il y a chez lui un mélange de conviction et de fragilité qui fonctionne très bien, notamment dans ses scènes les plus absurdes, comme lorsqu’il fait ses exercices de muscu.
Bugonia, sans être des films les plus marquants du réalisateur, interroge notre rapport au réel et aux Autres, tout en étant un vrai plaisir cinématographique.