Comme souvent, l'affiche raconte bien le film. Une star en grand sur une colonne Morris. A gauche, un type qui louche sur elle. En mouvement, un deuxième type, entre la star et une jeune femme derrière lui. La star, c'est Alicia, l'autre femme c'est la Caprice du titre. L'une est "en haut de l'affiche", l'autre une modeste comédienne qui tente de s'en sortir. L'homme au milieu, c'est Clément, un instituteur fraîchement divorcé. A gauche, son copain Thomas est aussi le directeur de cette école.

Clément est fan d'Alicia, dont il ne rate pas un spectacle. Le jour où le hasard amène la comédienne dans l'école où il enseigne afin qu'il accompagne son neveu, Clément n'en revient pas. Non seulement il peut côtoyer son idole, mais il va parvenir à la conquérir. Mouret assume le conte de fées. Lorsque Clément propose un dîner au restaurant, Alicia accepte immédiatement. Elle rit de voir ce maladroit renverser du vin sur sa belle robe blanche puis, non rancunière, l'invite chez elle à boire un dernier verre. Avant de lui ouvrir sa couche.

Que se passe-t-il lorsqu'on réalise ses fantasmes ? Clément nage dans le bonheur, Alicia trouvant parfaitement sa place dans l'organisation de ce père tenu d'assurer la garde alternée de sa progéniture. Pourtant, subsiste un doute : le fameux syndrome de l'imposteur, qui vous fait demander si vous méritez bien de décrocher une telle timbale. La partenaire ad hoc pour Clément, ne serait-ce pas plutôt la toute simple Caprice ? Or, celle-ci passe à l'attaque : elle réussit à l'emmener chez elle, où elle l'entreprend pendant que sa colocataire s'occupe d'un Thomas récemment séparé lui aussi, trop heureux de cette opportunité. De fil en aiguille, Clément et Caprice passent la nuit ensemble. D'où le dilemme moral qui saisit Clément, dominé par sa liaison idyllique avec Alicia mais nullement insensible au vent de fraîcheur qu'instille Caprice dans son existence. L’originalité de l’intrigue tient dans le fait que c’est un couple parfaitement heureux qui est ici menacé par la tentation adultère. Dans le même temps, Thomas noue avec Alicia une relation amicale qui tend à changer de nature. Une péripétie supplémentaire qui n’était sans doute pas indispensable.

Détail intéressant, on notera que c’est toujours le hasard qui est invoqué pour justifier les relations amoureuses qui se nouent. Alicia prétend qu’un oracle lui a promis cette liaison avec Clément. Le jour où elle se découvre trompée, elle n’en veut pas à Clément : c’est simplement, décidément, son destin. Quant à Caprice, elle est d’emblée frappée par la coïncidence de se trouver trois fois de suite à côté de Clément. Convaincues que c’est le ciel qui leur envoie cet homme, les deux femmes sont pourtant celles qui mènent l’action : le pauvre Clément semble balloté entre deux assauts, victime de forces qui le dépassent. Mouret se plaît à inverser les rôles traditionnels, comme dans cette scène où c’est Caprice et sa copine qui offrent, depuis le bar, un verre à Clément et Thomas, avant de les draguer effrontément. Il fera de même dans Chronique d'une liaison passagère, avec ce personnage très directif joué par Sandrine Kiberlain, Vincent Macaigne ayant pris la place du réalisateur dans le rôle du maladroit à qui tout sourit.

De film en film, Mouret creuse son sillon, imposant sa marque dans le cinéma français. Marivaudages amoureux, contes moraux façon Rohmer, comédies douce-amère façon Wilder ou Capra. Dialogues littéraires, humour de situation, style néoclassique souligné par des bandes-son où dominent le jazz et la musique classique. Recours fréquent à la voix off. Parfois, le cinéaste se met en scène, à la façon d'un Woody Allen ou d'un Nanni Moretti. C'est le cas ici.

Ce personnage de maladroit touchant de naïveté était déjà celui qu'incarnait Mouret dans le réussi Fais-moi plaisir ! sorti en 2009. Voir le terne Clément tomber deux jolies femmes est de nouveau assez piquant. Qui plus est, Mouret est un piètre acteur, mais cette faiblesse se mue en force dès lors qu'il faut camper un loser. Avec ses films, Mouret offre une revanche aux grands perdants de la loterie de l'amour. Il y a parfois du Pierre Richard dans son personnage, lorsqu'il renverse son verre puis la carafe de vin sur Alicia, ou lorsqu'il tente de rentrer chez lui avec une jambe plâtrée et les bras chargés de commissions. Le dos demi-nu que révèle Alicia, dans la scène où la relation amoureuse se noue, fait d'ailleurs penser à celui de Mireille Darc dans Le Grand blond. Clin d’œil possible.

Un autre opus du cinéaste, Un baiser s'il vous plaît, s'était trouvé plombé par le jeu mécanique de Virginie Ledoyen et de Frédérique Bel, contraintes, il est vrai, de débiter parfois des répliques difficiles à assumer. Ici, le casting féminin est la vraie force du film.

Virginie Effira, tout de blanc vêtue, d'une blondeur soyeuse, magnifiquement éclairée, la démarche chaloupée, juchée sur de hauts talons, est une icône parfaite tout droit sortie d'un rêve. Mouret n'hésite pas filmer sa chevelure de dos, renvoyant au fameux fantasme Hitchcockien.

Anaïs Demoustier, peu maquillée, frange basique, en tenue sportive, est la fille nature par excellence. L'actrice lui apporte son espièglerie et sa désarmante fraîcheur, révélée pour ce qui me concerne dans le Bird People de Pascale Ferran. C'est un festival d'expressivité, à la limite, souvent du surjeu, mais qui parvient à captiver. On n'oubliera pas de sitôt son "regard de biche". Charmé, le spectateur parvient à partager le dilemme du héros.

Car Clément le bien nommé n'entend blesser personne : c'est un être éminemment moral. Il y a du tragique dans le destin de cet homme qui cherche à se conduire avec rectitude mais crée pourtant de la souffrance autour de lui. Face à lui, on ne saurait imaginer duo plus contrasté. 250 m² contre 25 m². Une salle pourrie en banlieue qu'il faut payer en liquide contre un grand théâtre parisien - 69 personnages sur trois jours contre des centaines chaque soir. La partie est inégale. Le film quitte le registre de la comédie lorsque Clément finit par lancer à la jeune fille : "Caprice, c'est fini !" Fallait-il déboucher sur une tentative de suicide de la délaissée ? Pas sûr. Aller jusque-là aura au moins permis à notre héros d'affermir son choix pour Alicia. Artistiquement, puisqu'il s'est mis à écrire, c'est pourtant Caprice qui l'aura aidé à réussir en annotant avec beaucoup de pertinence la pièce qu'il lui avait donné à lire.

Emmanuel Mouret a un talent certain d'humoriste et cet opus n'échappe pas à la règle, même si les gags ici sont moins burlesques que dans le débridé Fais-moi plaisir ! Evoquons la scène d'ouverture où Clément tente de convaincre son jeune fils de cesser de lire et de s'intéresser aux trucs de garçons de son âge - même si, dans le genre, les Deschiens ont fait bien plus grinçant, et si le gag semble un peu gratuit par rapport au propos du film. L'ex de Clément très compréhensive sur les errements de ce père vis-à-vis de son fils - parce qu'elle culpabilise, apprendra-t-on, de l'avoir quitté pour son meilleur copain. L'accès aux loges interdit à Clément car privées, que notre héros voit emprunter par tout le monde sans se soucier d'autorisation. L'idée, assez savoureuse, que Clément devrait tromper Alicia avec Caprice pour, dixit cette dernière, "ne pas se montrer égoïste".

Bon nombre de détails font mouche. Une affiche de pin up au domicile d'Alicia. La poitrine velue sur laquelle la comédienne repose après l'amour, créant un contraste avec son extrême sophistication. L'idée qu'Alicia bâille lorsqu'elle est émue, utilisée la première fois juste avant le baiser échangé avec Clément, une deuxième fois vis-à-vis de Thomas (Laurent Stocker), pour nous faire comprendre que le directeur d'école ne la laisse pas indifférente. Une grosse tête de singe en peluche à laquelle Clément vient se heurter dans sa chambre solitaire - le couple faisant chambre à part depuis qu'il a révélé son adultère. Un dialogue entre Clément et Caprice en ombre chinoise devant un gigantesque aquarium. Les vestes, bleue pour Thomas, marron pour Clément, assorties à leurs yeux. Mouret soigne ainsi souvent ses arrière-plans et ses nuances de couleurs.

Certes, cet opus n'est pas exempt d'éléments plus convenus. Le côté clip pour figurer le temps qui passe, même si la superbe musique du pianiste de jazz Giovanni Mirabassi est une consolation. Quelques plans banals tels cette scène de groupe au restau captée de la rue ou cette scène de pique-nique finale au bord de l'eau. Peu de cadrages singuliers à se mettre sous la dent. Certaines scènes, par ailleurs, fonctionnent moins bien que le reste : ainsi de ces baisers que tente le couple Alicia-Clément, pour retrouver, en vain, la grâce des débuts. Un peu poussif.

Surtout, à la différence de films à venir aux titres à rallonge - Les Choses qu'on dit, les choses qu'on fait, Chronique d'une liaison passagère -, Mouret parvient ici peu à émouvoir. Je ne peux malgré tout qu'ajouter un item de plus aux 7/10 que ses films collectionne avec constance. Mouret est décidément une valeur sûre.

Jduvi
7
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le 18 juil. 2026

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