Citizen Kane est un grand film. Grand en ce qu’il a été produit par un homme qui n’avait jamais eu d’expérience du cinéma ; grand parce qu’il l’a distribué avec des gens qui n’avaient jamais fait face à une caméra dans une production cinématographique auparavant ; grand dans sa manière de raconter une histoire, à la fois dans l’écriture de cette histoire et dans son déploiement devant la caméra ; grand en ce que ses accomplissements photographiques sont, à ce jour, les sommets de la photographie de cinéma, et enfin grand parce que, techniquement, il a quelques pas d’avance sur tout ce qui a été fait au cinéma auparavant.
C’est l’incarnation même du cinéma, un chef-d’œuvre pour lequel Welles, l’un des plus grands praticiens de l’art cinématographique, sera à jamais célébré.
Le film d’Orson Welles est généralement considéré comme le plus grand film américain de la période du parlant, et il est peut-être plus amusant que n’importe quel autre grand film.
C’est un film de premier ordre, d’une importance puissante pour l’art du cinéma… un triomphe pour Orson Welles.
Je reconnais que Kane est un chef-d’œuvre fondateur, mais je ne pense pas que ce soit le plus grand film de tous les temps.
Même ainsi, on ne peut nier la dette que l’industrie du cinéma doit à Welles et à son premier long métrage.
Les archives et collections de films du monde entier seraient plus pauvres sans des copies de ce film, qui restera à jamais reconnu comme un exemple déterminant du cinéma américain.
Sa surface est aussi amusante que n’importe quel film jamais réalisé.
Ses profondeurs dépassent l’entendement.
Je l’ai analysé plan par plan avec plus de 30 groupes, et ensemble nous avons vu, je crois, à peu près tout ce qui se trouve à l’écran.
Plus je peux en voir clairement la manifestation physique, plus je suis bouleversé par son mystère.
Je le regarde toujours, stupéfait et diverti, mais réduit par la simple idée d’essayer de démêler le nid-de-corbeau formé par les histoires toujours plus expansives du film.
Et ce qui me stupéfie continuellement, c’est que le temps ne fait aucun miracle sur ce film en particulier : les scènes restent familières, mais le récit semble se déplacer chaque fois que j’y reviens.
La pure audace et le plaisir que Welles prend à bafouer les conventions et à en inventer de nouvelles sont ce qui le garde frais.
Ce qu’il y a de magique dans Kane le pur frisson transformateur de l’invention est là dans chaque plan, chaque performance, chaque élan narratif.
Il n’y a guère un plan dans la réalisation magistrale d’Orson Welles qui n’emploie une sorte de truc ingénieux impliquant la caméra, le montage, le son, la mise en scène ou le design de production.
Kane n’a pas inventé toutes ses techniques, mais c’est l’un des rares films auxquels je pense qui utilise presque toutes celles du grand livre du cinéma.
Le film est comme un dictionnaire du langage cinématographique.
C’est un festin visuel, de l’ouverture sombre, au style de film d’horreur, qui plane au-dessus des grilles de la montagne artificielle de Xanadu, à la scène de l’opéra où nous lévitons à des centaines de mètres du déplorable début sur scène de Susan jusqu’aux ouvriers qui tressaillent dans les cintres.
Citizen Kane… a le meilleur de tout : un grand réalisateur et acteur, une photographie innovante, une direction artistique onirique voire cauchemardesque, une partition musicale sonore, un scénario habile où des passages comiques intensifient les qualités tragiques du film par leur juxtaposition grotesque (comme la vie !), une forme psychologique / narrative qui précède d’au moins 40 ans nos « psycho-histoires » contemporaines, et, surtout, un mot-mémorial qui, prononcé, rappelle le film à partir de rien.
Welles montre des touches de génie dans la manière de conduire son récit.
Sa distribution, composée d’acteurs de son groupe du Mercury Theatre, répond comme des musiciens sensibles aux mouvements de la baguette du chef d’orchestre.
C’est une œuvre d’art créée pour des adultes par des adultes…
Orson Welles traite le public comme un jury, faisant venir les témoins, les laissant apporter les preuves, n’injectant aucune opinion personnelle.
Il veille seulement à ce que leurs histoires soient racontées avec une clarté captivante.
Inoubliables, des scènes telles que le survol du premier mariage de Kane en une seule conversation, l’immensité ridicule des couloirs du château qui résonnent des plaintes plates de Susan.
Moments sublimes, dont le plus extraordinaire doit encore être Everett Sloane, jouant l’ancien directeur commercial de Kane, M. Bernstein, se souvenant de la fille en robe blanche sur le ferry du New Jersey : « Je ne l’ai vue qu’une seconde et elle ne m’a pas vu du tout mais je parie qu’il ne s’est pas passé un mois depuis sans que je pense à cette fille. »
Je parie qu’il ne s’est pas passé une semaine sans que je pense à cette réplique et que j’imagine la fille si clairement qu’elle est devenue un faux souvenir du film lui-même.
Absolument captivant comme enquête sur un citoyen le magnat de la presse William Randolph Hearst sous un autre nom soupçonné d’avoir fait tourner l’aigre au Rêve américain.
Malgré quelques défaillances dérangeantes et d’étranges ambiguïtés dans la création du personnage principal, Citizen Kane est de très loin le film le plus surprenant et le plus excitant, cinématographiquement, qu’on ait vu ici depuis bien des lunes.
En fait, il s’approche d’être le film le plus sensationnel jamais réalisé à Hollywood.
Que peut-on dire du film qui vous a appris ce que les films étaient ?…
Kane n’est plus mon film préféré d’Orson Welles (je prendrais Ambersons, Falstaff ou La Soif du mal), mais c’est toujours le meilleur point de départ que je connaisse pour commencer à penser à Welles ou, d’ailleurs, au cinéma en général.