Close
7.1
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Film de Lukas Dhont (2022)

Le deuil se double d’un sacrifice : celui d’une sensibilité évacuée, reléguée, trahie.

Dès ses premières images, Close offre un monde encore intact, régi par la fluidité des gestes, l’innocence d’un contact, l’évidence d’un lien. Mais ce monde est déjà condamné. Lukas Dhont donne à voir ici, avec pudeur, la chronique d’un effondrement : celui d’une amitié trop belle, trop physique, trop entière pour survivre aux regards.

Ce n’est pas tant un film sur l’homosexualité que sur la dévastation invisible opérée par les normes viriles, qui transforment la proximité en soupçon, l’attachement en danger, et la tendresse en menace.

Rémi et Léo s’aiment — mais ce verbe, dans l’enceinte scolaire, dans le cadre social, devient inentendable. Dhont ne filme pas une passion ni un désir : il filme un mode d’être au monde, une manière d’habiter l’espace à deux. Le film s’ouvre sur ce temps suspendu : la maison familiale, les jeux, les nuits partagées, les bras autour du torse endormi. Cette cohabitation des corps n’a pas d'étiquette, et c’est précisément ce vide de signifiants qui la rend possible.

L’arrivée au collège fait office de bascule : l’institution sociale reprend ses droits, injectant la honte dans un lien jusque-là sans entrave. « Êtes-vous ensemble ? » demande une camarade. L’interrogation ne fait pas qu’ébranler Léo : elle scelle une fracture.

C’est par le geste que Dhont construit le drame et par leur disparition qu’il le fait sentir. Le cinéma de Close est un cinéma de l’ellipse et de l’étouffement. Léo se tait, se raidit, s’échappe. Le regard devient fuyant, le contact devient menace. Ce que le film décrit n’est pas une transformation intérieure, mais une mutilation sociale : la masculinité hétéro-patriarcale, dans sa forme la plus insidieuse, se loge dans les creux de la parole, dans les gestes que l’on n’ose plus faire.

Le suicide de Rémi n’est pas une rupture narrative, mais une conséquence : l’étranglement du lien produit la mort comme excroissance. Et pourtant, Dhont ne le montre pas. Ce qui compte, c’est l’après — la sidération, la culpabilité, l’effroi. Léo erre, coupe ses cheveux, joue au hockey, tente d’incarner un garçon parmi les garçons. Il apprend à taire. À serrer les dents. À survivre. Mais rien ne tient.

Le choix du hockey n’est pas anodin : sport viril, frontal, bruyant, où le corps est armure, vitesse, percussion. Léo s’y projette comme dans un exutoire. Mais ce langage corporel-là n’a rien à voir avec celui qu’il pratiquait avec Rémi. C’est dans cette substitution des gestes que réside la plus grande violence du film. Le deuil se double d’un sacrifice : celui d’une sensibilité évacuée, reléguée, trahie.

Et pourtant, Léo n’est jamais désigné comme coupable. Ce serait trop simple. Ce que Dhont filme, c’est un système : un monde qui rend impossible l’affection entre garçons, sauf à la désigner, la diagnostiquer, la sexualiser, la punir.

cadreum
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Créée

le 26 mai 2024

Modifiée

le 8 avr. 2025

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