Est-ce le dernier film de zombies de Yeon Sang-ho, venant ainsi clore le chapitre de sa trilogie ?
Après l’extraordinaire Dernier Train pour Busan en 2016, qui avait réussi à toucher et émouvoir le public occidental tout en offrant au réalisateur coréen un formidable terrain pour développer sa vision socio-tragique du film de zombies, Yeon Sang-ho s’était quelque peu égaré avec la suite, Peninsula, en 2020, nettement plus décevante.
Six ans plus tard, le réalisateur revient avec Colony, un huis clos particulièrement oppressant, installé cette fois dans l’immensité verticale d’un gratte-ciel de Séoul placé en quarantaine.
Yeon Sang-ho puise ici dans tout un imaginaire occidental du cinéma de genre. Il y a évidemment La Tour infernale (The Towering Inferno, 1974), pour cette manière de transformer un immeuble gigantesque en piège mortel. Mais aussi Frissons (Shivers, 1975) de David Cronenberg, avec son virus qui contamine progressivement les habitants d’un immeuble moderne. La saga espagnole REC n’est jamais très loin non plus, avec son immeuble placé en quarantaine et ses habitants condamnés à survivre entre quatre murs, et de retrouver le patient zéro. Et puis, bien sûr, il y a l’incontournable Dawn of the Dead de George A. Romero, dont le centre commercial devient ici un lieu transformé en microcosme social.
Car Yeon Sang-ho est plutôt malin : il déplace la mécanique du train vers l’immeuble, mais conserve ce qui faisait la force de Dernier Train pour Busan. Il rassemble des protagonistes issus de différentes classes sociales, les enferme dans un espace clos et les contraint à former un groupe de survie. La catastrophe devient alors un révélateur : chacun va devoir s’entraider, faire des choix et surtout révéler sa véritable nature lorsque les règles habituelles de la société s’effondrent.
Et c’est évidemment là que le réalisateur retrouve son terrain de jeu favori : la critique de la société coréenne.
Une société obsédée par la consommation, les apparences et les injonctions collectives. Les zombies eux-mêmes deviennent le reflet de cette frénésie : ils se précipitent sur les affiches publicitaires, semblent attirés par les images et les idoles de K-pop, comme si même une fois transformés en créatures affamées, ils restaient prisonniers des mêmes réflexes consuméristes.
Mais malheureusement, Yeon Sang-ho reprend aussi quelques-uns des stéréotypes qui avaient déjà tendance à alourdir Dernier Train pour Busan.
On retrouve ainsi le personnage détestable qui se croit au-dessus de tout le monde, ici un flic, le héros qui veut sauver tout le monde, et surtout le fameux boulet maladroit et insupportable qui met constamment le groupe dans des situations encore plus inextricables. Bref, une mécanique désormais parfaitement huilée, mais dont on connaît malheureusement chaque rouage.
Et c’est peut-être là que Colony devient le plus intéressant.
Car le film ne se contente pas de reprendre la mécanique traditionnelle du film de zombies : il reprend également une idée qui rappelle fortement Pluribus, celle de la pensée unique et de l’esprit de ruche, mais aussi des limites de l'IA et de ses data base.
Yeon Sang-ho pousse même le concept un cran plus loin en faisant évoluer progressivement ses zombies. Ils ne sont plus seulement des masses informes qui courent, mordent et dévorent. Ils observent, apprennent, communiquent et finissent même par acquérir la parole.
Le zombie cesse alors d’être simplement une menace physique pour devenir quelque chose de beaucoup plus troublant : une nouvelle forme d’intelligence collective.
Et c’est finalement cette évolution qui donne à Colony sa véritable singularité. Là où Dernier Train pour Busan utilisait le zombie comme révélateur des travers de l’être humain, Yeon Sang-ho semble cette fois se demander ce qui pourrait arriver si le monstre, lui aussi, commençait à comprendre les règles du jeu.
Le building n’est alors plus seulement une prison. Il devient une gigantesque boîte de Petri où humains et zombies évoluent, s’adaptent et finissent par se ressembler dangereusement.
Une manière plutôt élégante de refermer, peut-être, la boucle de cette trilogie.