Colony
6.2
Colony

Film de Yeon Sang-Ho (2026)

Pile dix ans après la découverte du Dernier Train pour Busan, déboule Colony, la nouvelle entrée dans la « franchise officieuse des zombis » de Yeon Sang-ho, diffusée en séance de minuit vendredi 15 mai au Festival de Cannes.


Un film ambitieux, qui réinvente carrément le genre grâce à une idée centrale franchement brillante, mais qui se heurte une nouvelle fois aux limites récurrentes des dernières propositions du réalisateur, en privilégiant davantage la forme que le fond.


THE KING OF ZOMBIS

Il règne, selon moi, un énorme malentendu autour de Yeon Sang-ho : la sortie conjointe, en 2016, de Seoul Station et, surtout, de Dernier Train pour Busan l’a immédiatement estampillé comme un « auteur de films de genre » ; pourtant, aucun de ses projets suivants — que ce soit dans la continuité de sa franchise « des zombis » avec Peninsula (2020), ou à travers d’autres propositions comme Psychokinesis (2018), Jung_E (2023) ou Révélations (2025) — n’a véritablement réussi à susciter l’adhésion du public. D’une part parce que tous ces films étaient loin d’être des réussites ; mais aussi, et surtout, parce qu’au fond, la majorité des spectateurs et spectatrices attendaient avant tout un Dernier Train pour Busan 2.


Pourtant, il ne faut pas oublier que Dernier Train pour Busan était déjà son quatrième long-métrage, et que Yeon Sang-ho vient avant tout du roman graphique, puis du cinéma d’animation, avant de s’essayer — avec succès — au film en prises de vue réelles avec ce désormais célèbre film de zombis.


Et, en scrutant sa filmographie à la loupe — que ce soit à travers ses longs-métrages ou ses séries télévisées — il devient rapidement évident que Yeon Sang-ho utilise avant tout le cinéma comme un véritable « laboratoire » destiné à donner vie à ses visions purement graphiques, quand ses projets ne sont pas carrément l’adaptation de ses propres romans graphiques.


De son propre aveu, Yeon Sang-ho avait ainsi principalement accepté de réaliser Jung_E (2023) pour Netflix, parce qu’il était avant tout intrigué par la possibilité d’utiliser l’important budget alloué à la production pour expérimenter les derniers progrès en matière d’effets numériques, notamment la capacité d’incruster le visage de ses acteurs sur des corps entièrement créés en images de synthèse.


Cela donne, au final, des résultats foncièrement inégaux et, même s’il ne fait aucun doute que Yeon Sang-ho fait aussi du cinéma pour son public, force est de constater qu’il cherche avant tout à se faire plaisir à lui-même. Et si le voir expérimenter à tout bout de champ au fil de ses productions reste souvent stimulant, il n’a jamais vraiment réussi à retrouver cette formule gagnante où la forme et le fond se rejoignaient parfaitement, comme dans ses premiers films, The Fake, The King of Pigs ou encore Dernier Train pour Busan.



*********SPOILER : A NE LIRE QU’APRES AVOIR VU LE FILM***********


THE BEAUTY AND THE BEST

Et c’est précisément le principal reproche que je formulerais, une nouvelle fois, à l’encontre de Colony. Nouvelle entrée dans sa franchise officieuse des « zombis », le film n’entretient, là encore, aucun lien avéré avec ses précédents longs-métrages ; et il serait d’ailleurs plus juste de parler ici d’un film « d’infectés » que de zombis, ce qui en fait l’un des tout premiers exemples du genre dans le cinéma coréen.


L’idée de génie, c’est évidemment celle d’imaginer les infectés comme des cellules issues d’une seule et même souche, formant ainsi une entité collective capable de communiquer entre elles, de transmettre des informations sur leur environnement immédiat, sur les humains et donc…d’évoluer en permanence. C’est absolument brillant, aussi bien dans la manière dont ces créatures évoluent au fur et à mesure du film et interagissent entre elles, que dans la réflexion menée autour de la façon dont les humains vont tenter d’exploiter ce « don » pour le détourner et piéger les infectés.


Yeon Sang-ho semble avoir énormément réfléchi à la manière de renouveler un genre du film de zombis désormais archi-rebattu, et cette idée, non seulement fonctionne parfaitement, mais s’avère réellement passionnante – même si le réalisateur aurait certainement pu pousser son concept encore plus loin.


Autre idée de génie : avoir confié la supervision des mouvements et de la gestuelle des infectés à Jeon Young, déjà impliqué sur Dernier Train pour Busan, Peninsula et la série Hellbound. Celui-ci s’est entouré de trois équipes de danseurs et chorégraphes professionnels afin de créer une gestuelle plus organique, synchronisée et presque chorégraphiée, donnant parfois aux déplacements des infectés des allures de performance contemporaine ou de danse collective, bien loin des habituels mouvements désarticulés du cinéma de zombis traditionnel.


Visuellement, le film regorge de fulgurances, notamment à travers ses impressionnantes « constructions zombi-esques » ou encore son tout dernier plan, qui évoque presque une installation d’art contemporain composée de corps humains. On a véritablement l’impression d’assister à une bande dessinée transposée en prises de vue réelles : Yeon Sang-ho s’y fait clairement plaisir, une nouvelle fois.


THE WEIRD, THE BAD & THE UGLY

MAIS, comme je le mentionnais en introduction, la forme prend clairement le dessus sur le fond : le scénario demeure, somme toute, assez basique et classique, mais c’est surtout dans le développement des personnages que le bât blesse. La rapide séquence d’ouverture donne d’ailleurs immédiatement le ton, avec une explication de ce qui va suivre déjà clairement énoncée par le « méchant » du film.


On passe ensuite aux personnages principaux, rapidement installés, avec l’avantage de nous épargner la traditionnelle demi-heure d’exposition consacrée à la présentation des différents protagonistes ; mais aussi l’inconvénient de ne presque rien nous apprendre sur ces humains auxquels nous sommes pourtant censés nous identifier — ou, du moins, pour lesquels nous devrions craindre. Pire encore, certains rebutent immédiatement toute forme d’attachement à force de poncifs terriblement stéréotypés. Et à aucun moment (plus calme) du récit, Yeon Sang-ho ne prend réellement le temps de les étoffer davantage.


C’est d’autant plus rageant que, depuis ses premiers longs-métrages d’animation comme The Fake et The King of Pigs, et surtout Dernier Train pour Busan, on sait Yeon Sang-ho parfaitement capable d’écrire des personnages forts et nuancés. Rageant aussi, parce que certains protagonistes — comme ce couple dont la femme souffre d’un handicap physique — auraient pu gagner tellement en profondeur et susciter un véritable sentiment d’empathie avec davantage de soin apporté à leur écriture. Certaines morts se révèlent ainsi fondamentalement inattendues, mais sans jamais provoquer la tristesse qu’elles auraient pu susciter si leurs personnalités respectives avaient été mieux développées.


Le développement des personnages n’a jamais été le point fort des productions de genre, et plus particulièrement des films de zombis, souvent au profit de l’action. Mais au-delà de son idée de départ géniale, de ses gestuelles et de ses fulgurances visuelles, j’ai également été très déçu par la mise en scène particulièrement paresseuse de Yeon Sang-ho : après une mise en place pourtant assez impressionnante et une excellente première séquence dans le centre commercial — avec cette idée très efficace de personnages coincés des deux côtés du hall derrière de fragiles baies vitrées — le film se contente finalement, pendant près de deux heures, d’enchaîner les attaques : les personnages avancent, courent, glissent au sol en tentant d’échapper aux assauts bondissants des infectés.


Le réalisateur ne cherche même jamais vraiment à « chorégraphier » ces attaques, ni à diversifier les assauts et les stratégies de défense, se contentant le plus souvent de filmer ses séquences d’action caméra à l’épaule afin de créer un semblant de dynamisme et de sentiment d’urgence – Une approche qui ne pardonne plus aujourd’hui, surtout face au génie de mise en scène d’un Na Hong-jin, qui a placé la barre extrêmement haut — en Corée comme à l’échelle mondiale — en matière d’ingéniosité dans les scènes d’action avec Hope, présenté quelques jours plus tard en Première mondiale au Festival de Cannes.


Déception également du côté de la spatialisation : on sait pourtant, au moins depuis l’haletante séquence de traversée du wagon infesté de zombis dans Dernier Train pour Busan, que Yeon Sang-ho peut se montrer particulièrement inventif dans sa mise en scène, y compris au sein des espaces les plus confinés. Or, Colony se déroule presque entièrement dans un building, entre couloirs étroits et ascenseurs oppressants…mais à aucun moment le réalisateur ne parvient réellement à créer du suspense ou de l’angoisse. Les personnages avancent, les infectés leur sautent dessus ; les survivants avancent à nouveau, les infectés leur sautent encore dessus… jusqu’à une forme de répétition assez lassante durant les deux heures de film…


Au-delà du simple récit et de son illustration, j’avoue avoir également été déçu par l’éventuel « double niveau de lecture » du film. Yeon Sang-ho a beaucoup insisté, dans plusieurs interviews, sur son désir de réaliser « un film d’horreur ancré dans le monde contemporain ». Il glisse bien une rapide réflexion sur nos modes de surconsommation à travers toute la première partie située dans le centre commercial — ce qui constitue aussi un évident clin d’œil à Zombie (1978) de George A. Romero — créant ainsi une passerelle assez élégante entre un grand classique du film de zombis et la relecture contemporaine qu’il tente de proposer aujourd’hui ; mais cela reste léger et archi-us(urp)é.


Impossible également de ne pas penser à la pandémie de Covid-19 ou à l’actuelle course contre la montre pour tenter d’endiguer le hantavirus face à cette propagation fulgurante du virus de Colony. Le parallèle est évident, le sujet juste posé sans être creusé.


La « communication » entre les infectés renvoie évidemment directement aux dérives des réseaux sociaux, où l’individualité disparaît progressivement — et toujours plus rapidement — au profit d’un comportement collectif, jusqu’à reproduire les modèles les plus insensés sans plus aucune véritable réflexion derrière certains de nos actes (ou derrière ce que l’intelligence artificielle semble parfois vouloir nous dicter). C’est sans doute la grande métaphore du film, mais elle reste, là encore, davantage esquissée que réellement exploitée.


Enfin, le film contient une allusion frontale à la gestion catastrophique par les autorités coréennes de la tragédie du ferry de Sewol, en montrant l’inaction — ou, du moins, l’inefficacité totale — des pouvoirs publics face à la situation, allant jusqu’à suggérer une forme d’acceptation cynique du sacrifice des éventuels survivants coincés à l’intérieur du building, comme cela avait été le cas dans la réalité ; mais, là encore, cette piste reste simplement posée, sans jamais être véritablement intégrée au récit ni approfondie à travers les actes ou les réflexions des personnages.


Finalement, en dehors de ses tout premiers films, Yeon Sang-ho ne semble plus vraiment intéressé par le pamphlet politique, préférant désormais le pur divertissement.


Bref, je parais peut-être un peu sévère en m’attardant sur des détails qui pourraient sembler futiles, au lieu de simplement lâcher prise pour profiter d’un honnête produit de divertissement. Certes. Mais, dans ce cas, le fait même d’investir autant de temps à me consacrer au cinéma coréen n’aurait plus vraiment de raison d’être.


Et puis, je pardonne sans doute moins volontiers à Yeon Sang-ho, dont je suis le travail depuis ses débuts et que je sais capable de tellement mieux, de privilégier aujourd’hui autant la forme au détriment du fond. Peut-être gagnerait-il à ralentir un peu et à accorder davantage de temps à l’écriture et à la profondeur de ses récits plutôt qu’à leur seule démonstration visuelle.


Colony reste un film relativement fun…et certainement très au-dessus de la majorité des productions mondiales du même genre, notamment grâce à cette tentative de réinventer le film de zombis à travers l’idée de « communication » entre les infectés. Mais, en même temps, je n’arrive pas totalement à pardonner certaines facilités de la part d’un réalisateur comme Yeon Sang-ho, dont je sais qu’il est capable de faire tellement mieux.


Et comme je continue à le penser et à l’écrire : il n’existe pas de meilleur critique que vous-même. Donc, si vous aimez le genre, et/ou le réalisateur, et/ou que le sujet, la bande-annonce ou si les images attisent simplement votre curiosité : courez voir Colony


Aussi pour soutenir le courageux effort d’un distributeur français à sortir un film coréen au cinéma et ainsi permettre de le voir sur un GRAND écran !


(Cette critique reprend des bribes de mon livre Hallyuwood et de sa page FaceBook éponyme)

Créée

le 23 mai 2026

Critique lue 668 fois

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10
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