En 2018, Creed II confirme l'engouement du public pour cette nouvelle génération issue de la saga Rocky. Le film séduit par ses scènes de combat intenses, sa dimension émotionnelle forte et son héritage cinématographique respecté. Pourtant, la sortie est entachée par des controverses entourant Sylvester Stallone, co-producteur et acteur emblématique de la franchise. Ces polémiques, bien que relayées dans la presse, n'ont pas empêché le film de connaître un succès commercial notable. Fort de ces résultats, le studio Metro-Goldwyn-Mayer (MGM) ne tarde pas à annoncer son intention de prolonger la saga avec un troisième opus, misant sur un public fidélisé et avide de suivre l'évolution du personnage d'Adonis Creed.
Zack Baylin et Keenan Coogler sont appelés pour écrire le scénario. Ce dernier n’est autre que le frère de Ryan Coogler, réalisateur du premier opus et artisan de la renaissance de la saga. La présence de Keenan à l’écriture assure une certaine continuité dans la vision et le ton de la série. Il apporte une compréhension intime de l’univers et des personnages, héritée de son lien personnel et artistique avec son frère.
Michael B. Jordan se voit confier la réalisation par la MGM. Ce choix stratégique représente une double première : c’est la première fois que Jordan réalise un film, et c’est également une première pour la saga Creed (au contraire de la saga Rocky), qui voit l’un de ses acteurs principaux prendre les commandes. Ce rôle de réalisateur - acteur exige de Jordan une implication totale, à la fois devant et derrière la caméra. Il doit diriger l’ensemble du projet tout en incarnant son personnage avec la même intensité émotionnelle.
Pendant la production, Sylvester Stallone va refaire couler de l’encre sur la saga Rocky, sa saga. Sly avait annoncé son arrêt du rôle de Rocky mais il ne voulait pas être mis a l’écart sur la production des suites ou sur les recettes. Stallone n’a jamais détenu les droits de sa franchise. Les droits appartenant à Irwin Winkler, producteur historique de la saga. Pendant des années, Stallone a demandé une part de propriété sur Rocky, surtout après le renouveau de la saga avec Creed, sans succès.
En 2022, Sylvester Stallone publie plusieurs messages sur Instagram, critiquant vivement Irwin Winkler, le traitant de vautour et de parasite. Il accuse le producteur de l'avoir écarté des décisions créatives concernant ce troisième film, notamment pour ne pas lui donner un rôle de producteur exécutif ou un quelconque contrôle créatif. Il se dit aussi très en colère de ne pas avoir récupéré les droits sur Rocky, alors qu’il est le créateur originel du personnage.
Sylvester Stallone dit publiquement qu’il s’opposerait à ce que ses personnages soient utilisés sans son accord, en particulier Rocky Balboa. Il reste même ouvert à refaire un septième, mais en dehors de la timeline de la saga Creed, ce qui montre bien la rupture entre Stallone et les producteurs de la saga.
C’est un sujet douloureux. J’aimerais récupérer au moins une partie de ce que j’ai créé. Je ne veux pas d’argent, je veux mes droits, un peu de justice.
En 2023, Creed III marque un tournant dans la saga. Non seulement il reçoit des critiques globalement positives, saluant notamment la mise en scène de Jordan et la qualité des performances, mais il réalise aussi le meilleur démarrage au box-office de toute la saga malgré l’imbroglio autour de Sylvester Stallone.
Dès les premières minutes, un sentiment de rejet s’installe. Pas à cause du film en lui-même, mais à cause de ce qu’il représente : un projet qui semble vouloir effacer discrètement Sylvester Stallone, pilier indissociable de la saga. Ce retrait forcé, mêlé aux tensions, laisse un goût amer. On a l’impression d’assister à une fracture entre l’ancien et le nouveau, un passage de témoin qui se fait sans respect, sans transmission claire. Et franchement, ça ne donne pas envie de s’asseoir devant le film avec bienveillance.
Le film tente visiblement de brosser le fan dans le sens du poil… Du moins, le fan de la saga Creed. En ramenant les antagonistes des précédents volets : Tony Bellew et Florian Munteanu, on sent une volonté de faire plaisir, de jouer sur la nostalgie récente. Mais pour les fans de la saga Rocky, l’absence de Balboa est un trou béant. Aucun mot, aucune justification à la hauteur de ce personnage mythique. Rocky disparaît de l’écran comme s’il n’avait jamais existé. C’est une absence qui pèse, et qu’aucun caméo ne vient combler. On ne parle pas d’un figurant. On parle de l’âme originelle de cette franchise.
Jonathan Majors campe Damian Anderson, un ami d’enfance d’Adonis, fraîchement sorti de prison, rongé par le ressentiment. C’est un pari audacieux : pour la première fois, l’antagoniste d’un Creed n’est pas un boxeur professionnel. Certes, Jose Benavidez est bien là dans le casting, mais il reste en retrait. Le choix de Majors est discutable, surtout au regard du contexte personnel qui entoure l’acteur. Des accusations graves pèsent sur lui, et même si le film a été tourné avant l’éclatement de ces affaires, le timing est malheureux. Difficile de dissocier totalement l’homme du rôle, surtout quand il est mis autant en avant. Ce choix trouble la réception du personnage, avant même qu’il ait ouvert la bouche.
Mettons tout ça de côté un instant. Si on regarde uniquement la performance, Majors livre quelque chose de solide, de rugueux, presque magnétique. Il donne vie à Damian avec une douleur palpable, une rage contenue qui vient percuter de plein fouet le masque de réussite d’Adonis. Damian, c’est le miroir déformé du héros : le passé qu’on a voulu effacer, enterrer, oublier. Mais le film nous rappelle avec force qu’on ne construit pas l’avenir en reniant ce qu’on a été. Même la mère d’Adonis, bouleversante, s’est rendue complice de cet effacement, croyant protéger son fils. C’est en affrontant Damian, qu’Adonis affronte réellement son passé, ses blessures, ses lâchetés. Et surtout, c’est cette confrontation qui l’arme pour transmettre autre chose à sa fille, Amara : une forme d’honnêteté, de résilience, de vérité. C’est peut-être là, dans cette dimension intime, que le film trouve sa plus belle réussite.
Et puis vient le combat final… Censé être le sommet de la tension, la conclusion de tout ce qui a été construit émotionnellement. Et là, c’est la rupture. Michael B. Jordan, fan assumé d’anime, s’inspire de Dragon Ball Z pour chorégraphier le combat. Pourquoi pas sur le papier. Mais à l’écran, le résultat manque de puissance brute. Trop de ralentis, trop d’effets visuels, trop de détours esthétiques qui cassent la sensation de danger, de douleur, d’urgence. Le réalisme des premiers opus laisse place à une stylisation qui peut plaire, mais qui brise l’immersion. Pourtant, Jonathan Majors impose une vraie physicalité : sa garde croisée, son style presque illégal, ses coups vicieux, tout ça donne du relief… Mais ça reste en partie gâché par la mise en scène.
Autre déception : la musique. Dans les deux premiers Creed, la bande originale, portée par Ludwig Göransson, jouait un rôle crucial. Elle accompagnait les émotions, soulignait les moments de doute, d’échec, de victoire et il y avait quelques notes de Bill Conti. Dans ce troisième film, Joseph Shirley, collaborateur de Göransson, reprend le flambeau… Mais sans le même souffle. La musique est là, certes, mais elle ne marque pas. Elle n’élève pas les scènes, elle les accompagne à peine. Et c’est dommage, surtout dans une saga où la musique a toujours été un moteur, presque un personnage à part entière personnifié par Tessa Thompson.
Creed III est un film coincé entre la volonté de se renouveler et le besoin de respecter un héritage. Il veut être moderne, personnel, visuellement différent et il l’est. Mais il oublie parfois que ses racines comptent aussi. L’absence de Rocky, les choix esthétiques trop appuyés, la gestion de la musique, tout cela crée une distance. Pourtant, au cœur du film, il y a une histoire forte : celle d’un homme qui apprend à ne plus fuir. Ce n’est pas un mauvais film, loin de là. Mais c’est un film qui soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Et parfois, c’est frustrant.