Bienvenue sur Ciné-Sophia, aujourd’hui intéressons-nous à une catégorie très particulière de criminels au cinéma : ceux qui passent plus de temps à respecter leur code moral qu’à respecter le Code pénal.
Crime 101 de Bart Layton appartient fièrement à cette tradition. Son voleur de bijoux est un homme discipliné, méthodique, presque ascétique. Il vole des millions mais refuse de verser une goutte de sang. Une sorte de moine zen qui aurait simplement choisi les diamants plutôt que les manuscrits enluminés.
La première question philosophique surgit alors avec une élégance toute kantienne : peut-on être moral en étant immoral ?
Selon Immanuel Kant, absolument pas.
On ne découpe pas l’impératif catégorique comme un menu dégustation. Si voler est interdit, ajouter « mais je suis poli avec les victimes » ne transforme pas le cambriolage en acte vertueux. C’est un peu comme prétendre être végétarien tout en mangeant uniquement des crocodiles : l’effort est appréciable, mais le concept reste bancal.
Le héros de Crime 101 ressemble pourtant à cette étrange créature moderne que Max Weber aurait probablement classée parmi les professionnels de l’éthique privatisée : il possède son règlement intérieur. Il ne tue pas, prépare tout avec minutie, limite les dégâts.
Bref, il cambriole avec tant de méthode qu’on finirait presque par oublier qu’il s’agit d’un crime.
Le problème est que la morale personnelle n’est pas exactement la morale universelle.
C’est là que Bart Layton s’amuse avec une vieille intuition d’Aristote : nous sommes ce que nous faisons de manière répétée. Si l’on répète les braquages avec excellence, devient-on un homme vertueux ou seulement un excellent braqueur ? Aristote n’avait malheureusement pas prévu ce cas pratique dans L’Éthique à Nicomaque.
Les Grecs avaient des pirates, certes, mais rarement un plan de retraite aussi soigneusement organisé.
Face au voleur, le policier poursuit une vérité qui ressemble davantage à une obsession qu’à une enquête.
Il rappelle la dialectique du maître et de l’esclave chez Georg Wilhelm Friedrich Hegel : chacun n’existe plus qu’à travers le regard de l’autre.
Le criminel a besoin d’un adversaire digne de lui ; le détective a besoin du criminel pour donner un sens à sa propre existence. Sans le chat, la souris s’ennuie. Sans la souris, le chat finit consultant en sécurité privée.
Le personnage d’Halle Berry ajoute une autre couche philosophique : celle de la lassitude. Tous semblent fatigués de leur propre rôle social. Voilà qui ferait sourire Albert Camus. Dans un univers absurde, chacun continue pourtant à jouer sa partition avec un sérieux admirable. Le policier enquête, le voleur vole, l’assureuse calcule les risques.
Personne ne paraît croire entièrement à ce qu’il fait, mais tout le monde continue. Sisyphe, manifestement, a obtenu une promotion chez Lloyd’s.
Le film flirte également avec Friedrich Nietzsche. Non pas celui que les étudiants citent sur Instagram entre deux photos de cappuccino, mais celui qui se demande si les valeurs ne sont pas simplement des constructions humaines. Le héros fabrique sa propre morale parce qu’il refuse celle de la société. Son « je ne tue jamais » n’est pas une loi ; c’est une signature. Une marque déposée.
Nietzsche aurait probablement admiré cette création de valeurs… avant de rappeler que le surhomme ne demande généralement pas l’autorisation de cambrioler une bijouterie.
Visuellement, Layton emprunte beaucoup au polar classique, avec une sécheresse presque cérémonielle qui rappelle parfois Michael Mann. Mais contrairement à Heat, Crime 101 s’intéresse moins à l’explosion qu’à l’épuisement. Ce ne sont pas des héros tragiques ; ce sont des professionnels qui commencent à sentir le poids de leur propre légende.
Au fond, le véritable diamant du film n’est pas celui enfermé dans le coffre. C’est cette question embarrassante : combien de principes sommes-nous prêts à abandonner pour rester fidèles à ceux que nous avons choisis ?
La réponse est délicieusement ironique. Dans Crime 101, chacun possède un code moral… jusqu’au moment où il devient vraiment coûteux de le respecter. La philosophie rencontre alors l’économie et, comme souvent, en dernière instance, c’est l’économie qui prime.
Il faut reconnaître une qualité au cinéma de Bart Layton : il réussit à faire croire que les braqueurs lisent Kant, les policiers Hegel et les assureurs Camus.
En réalité, ils lisent probablement leurs contrats. Ce qui, à bien y réfléchir, est déjà une expérience existentielle suffisamment traumatisante.