L’art de la dérobade, c’est un art (mais c’est aussi de la dérobade)

Des toiles, je m’en suis faites des milliers (littéralement), mais je crois bien que c’est la première fois qu’un film me fait ce coup-là.

Avant la projection, voilà que s’affiche un carton introductif invitant à ne pas divulgacher les multiples twists de l’intrigue, dans le but – nous dit-on – de préserver le plaisir des autres spectateurs. Comme si ce Digger était le premier film à jouer de retournements de situation dans l’espoir de nous saisir… Pour le coup, j’avoue que ce genre de lapalissade m’a laissé un peu coi.

Malgré tout, force est de reconnaître qu’en contrepartie, cette annonce a aussi eu pour mérite de développer chez moi une certaine curiosité, tant elle avisait à l’avance de ses intentions et de ses procédés, même si j’en viens à me dire, avec le recul, que sa fonction première était peut-être de nous appeler à une profonde patience, tant ce film a mis du temps à me donner de quoi se faire aimer.


Parce que d’accord – c’est vrai – une fois que l’intrigue est pleinement révélée, je dois bien reconnaître que ça a su produire sur moi son petit effet.

On regardait jusqu’à présent une farce – cette satire grotesque que nous vendent le pitch et les bandes-annonces – et voilà que, soudain, le ton change. Mieux que ça, c’est aussi toute la perspective qui change avec lui, au point que le propos s’en retrouve grandement enrichi. Et s’il reste vrai que Digger n’est pas le premier film à se risquer à ce genre de procédé, force est tout de même de constater qu’en ce qui le concerne, l’exercice est finement exécuté, notamment au regard de ce que ça permet de produire comme cheminement pour le spectateur.

Cette qualité-là, je ne peux clairement pas la retirer à ce film, surtout qu’elle est loin d’être isolée. Qu’il s’agisse de l’interprétation, de la photo, de la mise-en-scène, tout dans ce Digger transpire l’ouvrage de grand maître. Et pourtant…

Pourtant, ça ne suffit pas pour effacer un constat global qui fait que, dans l’ensemble, Digger est juste un film qui ne me convainc pas.


Parce que c’est bien beau de finir par une belle remise en perspective, mais il n’empêche qu’en l’attendant, on a eu que de la farce. Deux heures de farce. Et de la farce grossière, qui plus est.

Alors d’accord, c’est bien joué, tout le monde cabotine bien comme il faut, dans un décor théâtral à souhait. Il n’empêche que, dans les faits, l’intrigue ne fait qu’enfiler les conventions et symboliques du genre, s'inspirant des grands classiques en la matière (avec Dr. Folamour en tête), sans jamais parvenir à surprendre.

Et quand bien même le problème est-il perçu par Alejandro Gonzalez Inarritu lui-même – au point qu’il amène assez rapidement dans son intrigue un premier changement de perspective qui prépare déjà celui amené à s’opérer à la toute fin – qu’il n’empêche qu’en ce qui m’a concerné, ce premier subterfuge n’a rien changé à l’affaire.

Car moi, je veux bien qu’on me dise que, si c’est grossier, c’est parce que c’est du théâtre joué par des acteurs qui trouvent eux-mêmes parfois ça too much. Il n’empêche qu’au bout du compte, ce qu’on me montre à l’écran, ça reste de la farce grossière. Les blagues restent surappuyées, les personnages restent grotesques et les situations peu crédibles. Et ce n’est pas parce que c’est fait exprès et que c'est littéralement critiqué par le film qu'au bout du compte, pour autant, ça change quoi que ce soit à ce qu’on m'a donné à voir.

Pire que ça, je trouve même qu’à bien le considérer, ce premier subterfuge fonctionne en fin de compte bien davantage comme une diversion, pour ne pas dire comme une véritable dérobade.


Car un bilan s’impose quand même bien vite avec ce Digger. Et ce bilan, c’est celui qui nous amène à acter le fait qu’Inarritu semble bien mal à l’aise avec ce sujet qu’il a pourtant choisi de traiter.

Tout dans ce film a des allures de stratégie de contournement.

Faire une comédie pour ne pas à devoir aborder la tragédie de la situation trop frontalement.

Jouer de la satire grotesque pour ne pas à devoir traiter le sujet avec trop de sérieux ni trop de profondeur.

Et surtout, passer par le prisme de la théâtralité pour ne pas à devoir se justifier d’une quelconque invraisemblance.

Alors certes, cet art de la dérobade permet parfois de produire de sacrés moments de cinéma, où chacun s’en donne à coeur joie.

Moi, par exemple, je me suis délecté de la montée en puissance de John Goodman dans ce film.

De même, je reconnais aussi que ce choix peut aussi parfois se faire au service du propos tenu.

En présentant pendant un long moment toute cette histoire politique comme de la pure fiction, y compris dans la diégèse du film, cela nous permet de mieux accepter, voire de partager, cet esprit de détachement qui caractérise tous ces puissants. De même, je trouve que le film parvient à produire une esthétique factice et surannée aussi séduisante que signifiante.

Mais pendant que le film passe son temps à détourner notre attention avec les performances hors-normes de ses acteurs, avec la beauté consommée des décors, ou bien même avec l’habilité avec laquelle il entremêle parfois ses perspectives de lecture, il ne passe pas ce temps-là à traiter vraiment son sujet. Et c’est là que, moi, personnellement, je commence à un peu en vouloir à Inarritu.


Oui, disons-le franchement : j’en veux un peu à Inarritu.

Ce type, il n’est pas n’importe qui dans le monde du cinéma. Et ce sujet, ce n’est pas non plus n’importe quoi dans le vaste monde des sujets. Cette rencontre, c’était une opportunité. C’était l’opportunité de faire un grand film ; un film impactant ; voire même carrément un film important.

Mais au bout du compte, Inarritu a fait comme tout le monde, il s’est dérobé. Pire, en se dérobant, il a donné de la force à ce qu’il prétendait pourtant combattre.

Parce que, quand bien même cette approche de la crise environnementale se veut-elle satirique et farcesque, qu’elle n’en produit pas moins un récit. Plus que ça, elle produit une lecture.

Pourquoi la crise environnementale ? Eh bah parce que nos puissants ont été bêtes, cupides et irresponsables ! Voilà pourquoi, ma petite dame !

On retombe dans les travers habituels de ces œuvres qui entendent dénoncer mais sans se risquer à aller trop loin dans leur dénonciation. On cible des individus, on attaque leur moralité et on s’arrête surtout bien là. On ne se risque surtout pas à une lecture qui pourrait être pleinement politique, à savoir une lecture qui en viendrait carrément à questionner la responsabilité d’un système.


Comme Don’t Look Up ! avant lui, Digger fait le choix de la satire pour ne surtout pas à devoir faire le choix du brûlot. Car la satire a cet avantage d’être inoffensive, politiquement parlant. Elle moque mais ne questionne pas. Elle pose juste un constat qu'elle dresse comme une fatalité, au point d'établir que le seul moyen de s'en détacher ne pourrait être que le rire. Elle est l’équivalent de ces carnavals qu’on tolérait jadis car pensés comme des soupapes de transgression servant à la pérennisation de l’ordre en place.

Or, ce qu’il y a de triste avec ce film, c’est qu’il semblait vouloir aller plus loin qu’un Don’t look Up ! en opérant ce retournement final…

...retournement qui, contrairement au film d’Adam McKay, se risque à une bascule finale vers la tragédie dans le but de réaffirmer l'horreur que constitue cette crise…

...alors qu’au bout du compte, tout ce qu’il parvient à produire, c’est de l’égarement, faute d’assumer pleinement une position.

Parce qu’à bien prendre en compte tout ce qui nous a été dit – et en considérant toutes les perspectives que le récit nous donne – le film devient flou sur ses intentions, tenant d’un côté des propos mais tout en s’en désengageant de l’autre.

D’un côté, le film présente ses dirigeants comme irresponsables, sans vertu ni profondeur, mais de l’autre le film rappelle par l’entremise des débats opposant Curtis à sa metteuse en scène qu’il s’agit là d’une lecture excessive.

D’un côté le neveu Rockwell souligne que son oncle avait bien les défauts dont on l’affuble dans la pièce, mais de l’autre la seule tenue de ces propos visent à les humaniser et les nuancer.

Et puis on pourrait même remonter plus loin que ça. Quand Digger Rockwell fait son speech visant à culpabiliser les Européens – induisant l’idée que ses excès à lui n’ont pu exister que parce que tout le monde le voulait bien – était-ce là une position qu’entendait vraiment défendre Inarritu (ce qui serait quand même une lecture extrêmement conne de sa part) ou bien se devait-on de le considérer que comme une simple illustration farcesque du personnage de Dipper ?

La confusion est telle qu’on serait même d’ailleurs en droit de se questionner si l’auteur est pleinement conscient de ce qu’il produit comme représentation à la toute fin de son film.

Parce que, l’air de rien, en détournant régulièrement l’attention du spectateur du sujet environnemental pour mieux la concentrer sur les tourments intérieurs des acteurs et autres metteurs en scène de ce spectacle, le film en vient à narrer sa propre insignifiance, du fait de cette sulfureuse mise en abyme qu’il opère lui-même.

Parce qu’à bien tout prendre, tous ces gens auront beau s’être bien pris la tête sur la manière dont une œuvre d’art se devait d’aborder une tragédie bien réelle pour l’humanité, qu’au bout du compte, elle n’aura joué que son rôle d’exutoire conservateur, permettant aux gens de bien se défouler sur le mannequin de carnaval avant de chausser à nouveau leur masque et quitter la salle dans le calme.

Au bien tout prendre, l’acteur comme le réalisateur se seront rangés aux côtés du puissant, au service de son ordre, bénéficiant de ses coups de pouce et de ses émoluments. Une débauche d’énergie pour retranscrire une vérité mais qui, in fine, n'aura été qu'une pantomime au service du puissant. Au service de l’inaction. Au service de la passivité et donc du pouvoir.


Inarritu a-t-il pleinement conscience de ce que tout ce film dit de lui et de son œuvre ? Saisit-il seulement à quel point l'effort stérile de l'artiste et de l'art qu'il dépeint n'est que la plus pure manifestation de son incapacité à penser contre (en dehors de) cette condition sociale qui est la sienne ? Personnellement, je n’en suis pas pleinement convaincu. Pas en totalité, du moins, je crois. Et c’est d’ailleurs ça qui me fait, bon an mal an, plutôt apprécier ce Digger, malgré ses évidents défauts.

Parce que l’art c’est aussi ça : c’est aussi dire des choses malgré soi.

Les œuvres riches finissent inévitablement par dépasser les intentions de leur auteur. Or, comme je le disais en introduction de mon propos, cette œuvre est riche, indéniablement, de plein d’intentions.

Il y a eu une telle débauche et une telle réflexion dans chaque détail formel de ce film, que ça soit dans l’interprétation, la photo ou la mise-en-scène, qu’à un moment donné, le film finit forcément par produire plus de sens qu’il ne le voudrait ; un sens que le spectateur est alors libre d’investir comme il l’entend.

Par exemple, ces foules passives représentées sur les écrans du Conseil de l’Europe, que produisent-elles vraiment comme sens ? Peut-on vraiment imaginer qu’un peuple puisse rester aussi sage après ce qu’il vient de se passer ? Moi, non. Alors de deux choses l’une : soit ce peuple passif est le reflet de l’incapacité d’Inarritu à envisager la possibilité (voire la nécessité) d’une révolution populaire, soit ce peuple incroyablement passif est ce public qui accepte qu’on lui livre un exutoire dans la perspective d’une docilité préservée. Ce peuple docile, c’est tout autant le public de la pièce de théâtre que le public de Digger, à savoir nous…

Laquelle des deux lectures que je viens de présenter était celle voulue par l’auteur ? Peut-être la première. Peut-être la seconde. Peut-être même aucune des deux. A la fin, ce sont les spectateurs qui se retrouvent libres de faire de cet instant ce que bon leur semble.


Et ça, j’avoue, ça me plaît.

C’est ce qui fait que je n’en veux qu’un peu à Inarritu, mais pas totalement non plus.

Parce qu’au fond, Inarritu n’aura pas trahi ce qu'est au fond le cœur de sa promesse. Avec Digger, il nous a livré un vrai film de cinéma. Un film riche que le spectateur investit et qui finit par dépasser les propres dérobades de l’auteur.

Ce genre de cinéma, bien qu’imparfait, me fait du bien.

Comme quoi, dans l’art de la dérobade, il y a aussi de l’art. Et en définitive, c'est bien là tout ce qui compte.


Créée

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