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Je n'ai pas tout vu d'Alejandro González Iñárritu, mais je le considère comme l'un des plus grands réalisateurs actuels depuis Amours chiennes, il y a vingt-six ans. D'après la bande-annonce, je m'attendais à un truc bien barré. Digger a dépassé mes attentes : c'est une master class.
Parlons d'abord de Tom Cruise. Je ne l'ai jamais vraiment apprécié qu'en dehors de ses franchises : Minority Report, Walkyrie, La Guerre des mondes, Collatéral. Ce côté « type qui refuse de vieillir » m'a toujours un peu gonflé, et je ne lui reconnaissais que ses capacités physiques étonnantes. Or, ici, il accepte de descendre de son piédestal, et pas à moitié. Pas de transformation corporelle à la McConaughey, mais des séances de prothèses interminables tout au long du tournage. Le résultat est bluffant dès les premières minutes, et surtout il fonctionne. On le voit déambuler en pyjama et santiags, ventre en avant, cheveux épars, sorte de Risky Business du troisième âge. On découvre chez lui une autodérision que je ne lui connaissais pas.
La filiation avec Birdman est évidente. Là où le film avec Michael Keaton filmait la nostalgie d'une gloire déchue en quête de rédemption, Digger dissèque un colosse de l'ère industrielle, piégé dans sa propre vanité. Le choix de Cruise est un miroir tendu à sa propre carrière : en prêtant ses traits à ce magnat mégalo et décadent, celui qu'on a appelé « le dernier sauveur d'Hollywood » participe à sa propre autopsie. Ce corps-machine qu'il a rendu invincible pendant des décennies se retrouve trahi par le temps, image d'un monde au bord du gouffre.
Et que dire de John Goodman, magistral (acteur pour lequel j'ai une grande sympathie) ? Il campe un président férocement inspiré de Trump et de sa clique (la scène de la prière !). Son talent tient autant à sa posture physique, même diminuée, qu'à ses diatribes écrites au cordeau. L'analogie entre le cancer du rectum de ce président totalement déjanté et le pourrissement d'une planète à bout de souffle est limpide, d'une lucidité terrifiante : le corps de l'homme et celui de la Terre souffrent du même mal, la même métastase qu'est l'orgueil humain. Le film évite pourtant le piège du drame moralisateur. Iñárritu ne livre pas un avertissement écoanxieux sur le monde d'après : il montre une société qui vit déjà dans les décombres. Cet angle n'est pas novateur, mais il est ici particulièrement bien ajusté. Élites et citoyens n'attendent plus la catastrophe : ils y survivent, voire la normalisent pour que la machine continue de tourner malgré tout...
C'est là que se trouve le message du film. D'abord à travers le cynisme du personnage de Digger, qui nous tend un miroir que nous éludons chaque jour un peu trop vite. On réclame presque tous la fin du pétrole et la fin du bouleversement climatique, tout en exigeant que les pompes restent ouvertes pour notre confort personnel. Iñárritu dit aussi autre chose : l'effondrement de nos sociétés, déjà commencé, ne passera pas par une grande apocalypse mais se fera progressivement, avec ce « malgré nous » qui sauve si bien les apparences.
Ce cynisme culmine dans une rupture du quatrième mur : la salle se rallume et signale un niveau 4 de pollution de l'air. Iñárritu nous refuse le confort du spectacle avec un petit clin d'oeil et nous renvoie à notre propre schizophrénie : sortir du cinéma, respirer notre air déjà dégradé, et continuer d'avancer malgré tout. Une satire d'une noirceur absolue, d'un humour caustique, et d'une virtuosité rare. A ne surtout pas rater.
Créée
le 6 oct. 2026
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