Pour le bien de cette critique, le spoil est indispensable et sera présent tout au long du texte. Veuillez agir en conséquence
Imaginez. Vous vous promenez dans les rues de Paris. D'un coup, vous tombez sur 5 hommes armés. L'un d'entre eux vous tire dessus. Vous êtes blessé, à terre, laissé pour mort... Et vous êtes loin d'être le seul.
Imaginez maintenant que vous êtes un manifestant. Et que ces hommes sont des policiers...
Dossier 137 se propose d'explorer un paradoxe : celui dans lequel la légitimité de votre statut de victime, dans ce cas, est contrainte au port ou non de tel ou tel insigne par votre agresseur.
8e long-métrage de Dominik Moll, Dossier 137 nous replonge dans un des épisodes les plus ambigus et les plus déterminants de notre histoire française récente : la crise des gilets jaunes, et surtout la répression policière intense qui y a répondu lors d'une grande manifestation du mouvement à Paris. Le récit suit Stéphanie Bertrand, enquêtrice à l'IGPN - institution de plus en plus présente elle aussi dans notre actualité française cette dernière décennie - dans une enquête qui questionnera son rôle au sein de la police, et la légitimité de son action répressive.
Parmi nombres de bavures présumées commises sur cette période, Stéphanie enquête sur la blessure grave d'un jeune homme, Guillaume, en marge de cet évènement. Touché par un flashball en pleine tête - incident qui a des conséquences irréversibles sur sa vie quotidienne - il s'agira de déterminer si, oui ou non, une faute a été commise, et par qui.
D'un point de vue formel, d'abord, le film est très abouti. Porté par une Léa Drucker excellente - toute en subtilité, en colère rentrée et en combativité feutrée - il brille également par la force de la diversité de ses seconds rôles, notamment Jonathan Turnbull en binôme déterminé, et Sandra Colombo, en mère revancharde... Des acteurs peu connus, mais que Dominik Moll dirige avec brio pour composer une histoire sincère.
La réalisation du film est également un tour de force. En tranchant totalement avec le style de ses deux derniers (grands) films (Seules les Bêtes et La Nuit du 12), Moll convoque un visuel très neutre, presque télévisuel, fait de champ/contre-champs, de plans moyens et d'intérieurs ternes (pensée toute particulière au couinement très Cogip des chaussures de Léa Drucker lorsqu'elle traverse les couloirs de l'IGPN). Si ce choix traduit la déshumanisation induite par le travail de la bureaucratie - j'y reviendrais - elle permet surtout de se concentrer sur le montage du film.
Ainsi, en accolant des images, des regards, des témoignages, des situations, Dominik Moll travaille le lien, indicible, qui unit les humains, impossible dans leur réalité - une réalité si tangible - mais seulement possible dans le fantasme de la fiction - j'y reviendrais également.
Scénaristiquement, Dominik Moll - et son binôme de toujours, Gilles Marchand - retravaillent la question de l'enquête insoluble - déjà au coeur de La Nuit du 12 - et en livrant une nuance bien plus glaçante. En enquêtant sur ce jeune homme victime d'un tir de flashball, Stéphanie va se confronter à la difficulté de mettre des policiers face à leurs responsabilités, qui est pourtant évidente.
Pour cela ils font corps, ils se protègent, abusent de leur position, instillent volontairement le doute, se cachent derrière leurs ordres et n'hésitent pas à discréditer la victime - "c'était un manifestant dangereux". Ils mobilisent tout l'arsenal rhétorique qu'utiliserait un agresseur sexuel pour échapper à ses responsabilités, notamment en les reportant sur sa victime...
En se concentrant sur cette difficulté, voire cette impossibilité, Dossier 137 explore avec brio la notion de violence légitime, et comment notre incapacité à adresser efficacement ce sujet fait de la France le triste champion européen des morts en garde à vue ou en intervention policière
Notion développée par Max Weber, le "monopole de la violence légitime" désigne la possibilité qu'a un Etat et ses forces régalienne (armée, police, personnels pénitentiaires) d'user de violence contre ses citoyens et d'être légitime dans cet exercice, sans que l'inverse soit possible. En manifestation notamment, un policier peut vous frapper, vous envoyer des lacrymos en toute légalité, sans que vous puissiez répliquer et rester dans le cadre de la loi.
Dans Dossier 137, aucun des policiers, potentiellement violent ou non, ne remettent en cause la légitimité de leur action en tant que force de l'ordre. On leur a ordonné de maintenir l'ordre public, en tant que garant de la sécurité de la République. A l'inverse, la légitimité des manifestants à agir comme tels est, elle, constamment remise en question par les policiers interrogés par Léa Drucker, qui parlent de "situation quasi-insurrectionnelle", d'"individus hostiles", en font des procès en sauvagerie aux gilets jaunes.
Et lorsqu'ils se comportent comme de petits voyous, en remettent en cause les images pourtant claires auxquelles ils sont confrontés - comme un élève qu'on surprendrait à tricher - ils mettent éhontément, se cache derrière leur point de vue, leur angle de vision - les images en reflètent pas ce qu'il s'est vraiment passé - dans une expression très orwellienne de post-vérité. Malgré leur mauvaise foi, leur parole est prise en compte, car elle est considérée comme légitime.
Dans ce contexte, s'il y a eu violence, il ne s'agit plus de prouver qu'elle a existé. Les images sont là, visibles et claire, il y a eu violence. Mais il s'agit désormais de démontrer qu'elle est illégitime, ce qui est bien plus difficile, d'autant puis que remettre en question la légitimité du geste d'un policier ouvre la porte à la remise en cause d'une institution toute entière.
Dans ce contexte, les policiers font corps. Les collègues de la brigade incriminée se protègent mutuellement. L'ex-mari de Stéphanie, policier des stups, et sa copine, membre du syndicat de défense de la profession critiquent le travail de Stéphanie, qui discréditerait l'ensemble de la profession dans un moment où elle est si dépréciée... La hiérarchie elle-même finit par tenter d'étouffer l'affaire, car les temps sont trop durs pour se mettre les syndicats à dos...
Ainsi, même avec des preuves claires, la sanction n'existe pas... Il devient possible pour les policiers de déborder, de dépasser le cadre de leur mission pour se comporter en cow-boys... Les révélations récentes de Libération et Mediapart sur l'action des CRS à Sainte-Soline ne font que prouver cela.
Mais dans le même temps, Dossier 137 nous montre que les flics sont des prolos comme les autres - en témoignent l'adjoint qui vole des savons à l'Hôtel Prince de Galles, et l'appartement modeste qu'habite le personnage de Léa Drucker. Mais par rapport aux autres prolos, eux sont dotés d'un capital, d'une ressource rare qu'ils ne partagent pas avec les autres, celles d'être légitime dans la violence qu'ils imposent.
Ainsi, lorsque ce privilège est remis en question, le groupe qui en bénéficie fait corps pour le maintenir et pour que sa position - même légèrement - dominante subsiste. Et tous les moyens sont bons.
Ainsi, dans les rues du très chic 8e arrondissement de Paris, des prolos tirent sur d'autres prolos, pour défendre des intérêts de classe qui ne sont pas les leurs. Et lorsqu'on leur reproche - à raison - c'est à l'un de leur rares privilèges qu'on s'attaque, celui de pouvoir blesser, mutiler, en toute impunité.
Là est la brillante démonstration que fait le scénario, en expliquant dans quelle impasse totale se situe notre Etat policier, de plus en plus violent, car de plus en plus légitime dans sa violence.
Comment passer outre ? Comment refaire société lorsqu'on peut se faire violenter, humilier, rabaisser, voire violer ou tuer par l'institution qui est sensée nous défendre ? Comment redonner de la légitimité aux victimes de cette violence illégitime ?
Dominik Moll propose une réponse. Celle du lien et de l'empathie.
Comme je le mentionnais précédemment, le film traite de la bureaucratisation du travail d'enquêteur. La plupart des séquences d'enquête mettent en scène des interrogatoires très normés (la façon dont Léa Drucker pose les questions aux policiers est particulièrement intéressante), et à de nombreux plans se superposent une voix-off récitant le jargon imbitable des rapports de police. Le travail de l'enquêtrice est déshumanisé, se constituant avant tout de normes, de démarches cadrées et de comportements intégrées par force d'habitude et de formatage.
Le moment où le personnage de Léa Drucker diverge, enfin, c'est quand un lien tenu, infime, mais intime, la relie à une victime présumée. St-Dizier. Sa ville natale, celle d'où vient celle qui vient témoigner des violences qu'a subi son fils.
Ce lien empathique va briser le cadre. Stéphanie va ajouter une dimension à son enquête, celle de l'émotion. Et elle ira jusqu'au bout, quitte à sortir des procédures, quitte à entrer en sympathie avec les victimes...
L'empathie comme solution. Une thèse qui pourrait paraître enfantine, simpliste, mais les deux dernières scènes l'illustrent magistralement.
Dans l'avant-dernière, Stéphanie est convoquée par sa cheffe. Elle a découvert le lien tenu qui la relie à la mère de la victime (infirmière, elle s'est occupée de la mère de Stéphanie) et le considère problématique : son enquête est devenue biaisée par la force des choses, et Stéphanie en convient. Mais pour la hiérarchie, c'est une faute déontologique et elle semble mise au même niveau que la bavure des deux flics de la BRI qui vient d'être mise sous le tapis.
Le lien à la victime, une empathie potentielle avec elle semble aussi grave que de l'avoir blessée grièvement. La violence est plus légitime que l'empathie.
Par cette avant-dernière scène, le film questionne la force de la technocratie, de la bureaucratie, qui permet d'effacer tout lien affectif, toute empathie, et d'ainsi retirer des épaules des délinquants en cols blancs ou en insigne la responsabilité morale de leur violence physique ou symbolique. Car sans empathie, le réel n'est qu'une suite de fait désincarnés, de noms dans des dossiers, de chiffres de statistiques. Et le cas particulier, l'individu, noyé dans le nombre, absorbé par sa persona administrative (la victime est le dossier 137), n'existe plus vraiment, et devient finalement bénin, oubliable.
Et en regardant la conséquence de l'impunité de ses collègues en face, la conséquence d'un Etat policier, en créant, malgré elle, ce lien empathique, elle a trahi son institution, en brisant l'une de ses règles tacite, celle de la distance bureaucratique.
La dernière scène est un face cam. Elle poursuit ce propos.
La victime, Guillaume, s'exprime avec difficulté. Le tir de flashball reçu à la tête l'a handicapé à vie. Il a dû réapprendre à parler. Il a de graves troubles de la mémoire et de l'humeur. Il n'est plus un adulte autonome. Ce tir a totalement détruit sa vie.
Ce témoignage agit comme une piqûre de rappel. Si Dossier 137 est une fiction, elle parle de la réalité. De toutes celles et tous ceux que la police ou la gendarmerie a estropié, éborgné, de toutes ces vies détruites, irrémédiablement, sans que les victimes soient légitimes de réclamer justice.
Nous sommes immédiatement, totalement en empathie. Guillaume est une victime. Impossible de le nier quand on le regarde dans les yeux.
Mais d'abord faut-il en être capable. Notre société en est-elle capable ? Si nous voulons refaire société, il devient urgent de le redevenir !