Après l’excellent La Nuit du 12, que j’avais particulièrement aimé, j’attendais forcément beaucoup le nouveau film de Dominik Moll. Et Dossier 137 ne m’a pas déçu. Au contraire, même s’il m’a peut-être un peu moins marqué que son prédécesseur, je trouve difficile de lui reprocher grand-chose : c’est un film extrêmement solide, maîtrisé de bout en bout et porté par une distribution remarquable.
Pour son deuxième film consacré au monde policier, Dominik Moll s’intéresse cette fois à l’IGPN, la « police des polices ». Stéphanie, enquêtrice chevronnée, doit déterminer les responsabilités après qu’un manifestant a été grièvement blessé par un tir de LBD pendant une manifestation des Gilets jaunes.
C’est d’ailleurs la première fois que je vois un film aborder directement le mouvement des Gilets jaunes, et j’ai beaucoup aimé la manière dont Moll s’en empare. Le film est clairement critique à l’égard de certaines pratiques policières et du fonctionnement de l’institution, et je trouve qu’il prend parfois position. Mais il ne réduit pas pour autant ses personnages à de simples caricatures. Il y a énormément de nuances dans les rapports entre les policiers, les victimes, l’institution et ceux qui tentent simplement de faire correctement leur travail.
J’ai notamment beaucoup aimé tout ce qui concerne la famille venue de Saint-Dizier pour manifester à Paris. Le fait qu’ils profitent de cette journée pour visiter Paris tout en participant aux manifestations donne quelque chose de très humain au mouvement, loin des images de confrontation auxquelles on l’associe souvent. Et cette dimension provinciale, cette impression d’un monde éloigné de Paris, est particulièrement bien amenée.
Une scène m’a d’ailleurs beaucoup marqué : lorsque Stéphanie retourne à Saint-Dizier et découvre que le rond-point occupé par les Gilets jaunes a été entièrement démantelé. Les installations sont détruites par des tractopelles, comme si rien ne s’était passé. J’y ai vu une très belle métaphore de ce qu’est devenu le mouvement : quelque chose qui avait occupé l’espace, qui avait créé du collectif, puis qui a finalement été effacé du paysage.
Mais la grande force du film reste pour moi sa mise en scène et surtout sa direction d’acteurs. Tout le casting est excellent. Il y a une vraie justesse dans les interprétations, y compris chez les personnages qui ne disposent que de quelques scènes.
Léa Drucker est évidemment formidable. Son personnage est tout en retenue, et c’est justement ce qui rend son interprétation aussi convaincante. Certains moments sont extrêmement subtils : un regard, une hésitation, un tout petit sourire suffisent à faire passer énormément de choses. Ce sont des rôles qui paraissent simples lorsqu’on les regarde, mais qui doivent être particulièrement difficiles à jouer. Son César de la meilleure actrice me paraît d’ailleurs largement mérité.
J’ai également beaucoup aimé la femme de ménage, pourtant présente très peu de temps à l’écran. En quelques minutes, elle parvient à donner une véritable épaisseur à son personnage. Même chose pour les policiers que le film présente comme les plus problématiques : ils sont particulièrement bien interprétés et évitent, là encore, de tomber dans quelque chose de trop grossier.
Et c’est peut-être ce qui me plaît le plus chez Dominik Moll : cette capacité à faire exister ses personnages sans avoir besoin d’en faire énormément. La Nuit du 12 fonctionnait déjà beaucoup sur cette direction d’acteurs et cette manière de laisser les personnages respirer. Dossier 137 reprend cette approche dans un contexte très différent.
Le film est également passionnant dans sa façon de montrer le travail d’enquête. Moll prend le temps de montrer les recherches, les témoignages, les images de vidéosurveillance, les recoupements… Une enquête presque minutieuse, parfois très procédurale, qui finit paradoxalement par créer une vraie tension.
Au final, je ne vois pas vraiment de défaut majeur à Dossier 137. Si je lui préfère La Nuit du 12, c’est davantage une question de sensibilité personnelle que de qualité. La Nuit du 12 m’avait profondément marqué et je l’avais même regardé trois fois. Dossier 137 ne provoque peut-être pas exactement la même chose chez moi, mais il reste un excellent film.
Un film très bien écrit, très bien mis en scène, remarquablement interprété et surtout porté par une vraie intelligence dans son propos. Dominik Moll confirme qu’il sait raconter des histoires policières sans jamais oublier les êtres humains qui se trouvent derrière les dossiers.