Revu aujourd’hui en salle dans une belle version restaurée, « Drôle de drame » demeure un régal intact. Distribution exceptionnelle, dialogues d’une richesse inouïe — qui comptent parmi les plus célèbres du cinéma français — et ton singulier mêlant burlesque, non-sens et satire féroce : tout concourt à faire du film une expérience jubilatoire. Comme le souligne très justement Jacques Lourcelles, il s’agit d’« un ballet de fous évoluant comme dans un autre monde », dynamitant avec une insolence réjouissante les fondements mêmes de la société bourgeoise.
Car sous ses airs de fantaisie loufoque, le film développe une véritable entreprise de sabotage. Figures d’autorité ridiculisées (l’évêque, la police), respectabilité bourgeoise tournée en dérision, logique narrative elle-même mise à mal par l’absurde : l’univers de Prévert fonctionne comme une machine à dérégler l’ordre établi. Les personnages, tous plus excentriques les uns que les autres, semblent évoluer dans un monde parallèle où les normes sociales n’ont plus cours, révélant par contraste leur arbitraire.
Reste que le film doit l’essentiel de sa réussite à ses dialogues et à ses interprètes. Tous sont remarquables, même si leur jeu, volontiers outré, frôle parfois le cabotinage — excès qui s’accorde néanmoins avec la stylisation générale. En revanche, la mise en scène de Marcel Carné apparaît plus en retrait. D’un point de vue strictement cinématographique, elle demeure relativement fonctionnelle, presque effacée, comme si elle se contentait d’accompagner le texte sans chercher à le prolonger visuellement.
Ainsi, sans aller jusqu’à parler de chef-d’œuvre, « Drôle de drame » s’impose comme une réussite majeure, portée par la verve inimitable de Jacques Prévert et par une distribution d’exception, au service d’une satire aussi corrosive que réjouissante.