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le 16 juil. 2025
SuivreCitizen Vain
Quand le réel est devenu une mauvaise farce continuelle, quel rôle peut encore jouer la satire ? La question avait déjà commencé à émerger en compétition à Cannes 2024, avec The Apprentice d’Ali...
On va au moins lui reconnaître ça – parce qu'il a ce vrai mérite – Ari Aster est un auteur ; un de ceux dont on commence à manquer du cinéma étatsunien.
Il n'est pas un auteur à la façon d'un James Gunn ou d'un Mike Flanagan, pour reprendre des cas qui se sont illustrés peu de temps avant la sortie de cet Eddington ; à comprendre qu'il n'est pas de ceux dont on reconnaît la patte dans leur manière de gérer et d'aménager une formule déjà toute faite, qu'elle soit celle de DC ou de Netflix.
Non, Aster est ce genre d'auteur dont chaque nouveau film peut potentiellement devenir un univers à lui seul ; un monde vivant pour lui-même, avec sa propre faune et sa propre finalité. Et c'est d'ailleurs ce qu'est cet Eddington. Il n'est pas un énième film d'épouvante / horreur ; genre dans lequel Aster aurait pu s'enfermer au regard des deux très belles réussites que furent ses deux premiers films, Hérédités et Midsommar, voire rester dans le champ plus large de la spirale névrotique comme l'avait fait Beau is Afraid.
Avec son quatrième film, Ari Aster se risque sur le sentier de la satire et, franchement, je lui en suis gré tant le début m'a convaincu.
Posant clairement sa petite bourgade éponyme comme un nouveau Fargo coenien, Eddington installe dans un premier temps une société farcesque où l'idéal du cowboy libre est rendu vain. Il ne subsiste que piteusement à coups de croisades contre des bouts de tissu, de grandes tirades qui font pschitt faute de pensée nourrie et articulée, mais aussi de brouillage de lignes entre les potentiels héros et les éventuels grands vilains.
Personne n'est jamais tout bon ou tout mauvais a Eddington.
Joe Cross est certes un peu simplet, mais il sait se montrer mari aimant, compréhensif et protecteur ses marginaux, voire même (à un moment donné) il sait se poser comme un nécessaire contre-pouvoir face à un Ted Garcia aux bottes du « leadership ».
Ce même Ted Garcia est d'ailleurs lui aussi un personnage avec ses nuances : notable local qui s'engraisse bien personnellement et qui cède vite sur ses principes, il reste à côté de ça une bonne pâte qui semble essayer sincèrement de ménager tout le monde et de faire en sorte que sa communauté soit la plus apaisée possible. Et même chose pour tous les autres : de la belle-mère conspi aux étudiants qui cherchent à choper en manipulant de la bullshiterie intellectuelle, tout ce petit monde n'est pas bien méchant, mais pas bien futé non plus.
Ainsi le film parvient-il à surfer en permanence sur cette ligne de crête entre tendresse et férocité à l'égard de la médiocrité de l'humain contemporain, et franchement, moi ça m'a porté... Et assez longtemps en plus de ça !
Car notons que ce film dure quand même deux heures et demie et qu'en ce qui me concerne, je trouve qu'il parvient à tenir sa ligne sur deux bon tiers, ce qui n'est pas rien.
Il prend ses responsabilités en sachant faire avancer son intrigue tout en l'intensifiant, réussissant à faire se répondre et se percuter habilement et différents arcs narratifs tout en restant sur cette délicate ligne de crête.
Je trouve même qu'il y a une scène qui sait se poser comme un remarquable point d'orgue de ce jeu d'équilibriste et cette scène, c'est la petite sauterie de récoltes de fond qu'organise Ted Garcia chez lui.
L'air de rien, il y a tout dans cette scène. Le grotesque mais aussi la tension sans cesse grandissante. Chacun est à bout et c'est une chanson de Katy Perry qui fait au final office de baril de nitroglycérine prêt à tout faire péter. Perso, je trouve que c'est un régal, surtout qu'au bout du compte, il n'y a pas d'explosion. Pourtant les tentations sont partout : qu'il s'agisse des écrans géants qui passent en boucle le message de Louise, de Ted Garcia qui, une fois n'est pas coutume, se permet une gifle – et plutôt deux fois qu'une ! – et enfin le fait qu'on surprenne le fameux Sandoval derrière son masque sur le chemin de la sortie, tout est là pour que Joe explose, mais il n'explose pas.
Chose même très habile, je trouve, de la part d'Aster : c'est que ce moment où Joe aurait pu montrer toute sa faiblesse et se dégonfler totalement, c'est au contraire à ce moment-là qu'il bascule et qu'il démontre que – paradoxalement – il est loin d'être si benet que ça, et que c'est bien là que se trouve tout le souci !
Et je tiens d'ailleurs à préciser que, me concernant toujours, sitôt aborde t-il son dernier tiers qu'Eddington ne perd pas totalement son intérêt. C'est juste qu'il bascule progressivement vers autre chose ; un autre chose qui n'est certes pas inintéressant en soi mais qui aurait clairement mérité de s'arrêter plus tôt. Parce qu'autant je trouve que cette bascule vers quelque chose de beaucoup plus cynique n'est pas absurde dans la mesure où il acte les conséquences auxquelles conduit toute cette bêtise...
...et là je parle de la manière dont Joe échafaude son plan pour éliminer Ted tout en faisant porter le chapeau au pauvre Mike...
...autant je trouve que sur son climax final, le film se perd totalement.
...Mais « totalement », au point de se saborder presque en intégralité. Et j'avoue que ça m'a un peu scié.
Parce que, d'accord, Ari Aster est un auteur et, qui plus est, un auteur digne d'intérêt. Mais par contre, je trouve que ça commence à se voir que c'est un auteur qui n'est pas très bien dans ses baskets.
Déjà son précédent Beau is Afraid était un film qui s'était totalement égaré dans les ouin-ouineries égotiques et névrosés, et là, alors que cet Eddington tenait encore pas trop mal la route, Aster décide de donner un dernier gros coup de volant pour être sûr de finir dans un platane.
Ce final, c'est juste du gros n'importe quoi. Ça sombre dans la surenchère absurde. Ça pousse tout au grotesque. C'est vraiment un pur acte de sabotage.
Hors de question de maintenir l'équilibre des débuts. On va bien s'assurer que tout chavire. Parce que c'est bien ce qui se passe.
Et c'est même sidérant de constater comment , par un simple final raté, Aster arrive à faire perdre toute sympathie à ce qu'il avait pourtant réussi à mettre en place jusque là.
Car cette conclusion, c'est celle qui nous fait dire que, finalement, Aster n'avait peut-être pas tant de sympathie que ça pour ses personnages, qu'il n'était peut-être pas si équilibré que ça dans son approche, qu'il n'aspirait peut-être même pas à produire une satire mais juste un gigantesque défouloir personnel afin de se délecter à voir des gens souffrir, fussent-ils fictifs.
Ainsi suis-je ressorti de là avec un drôle de goût dans la bouche : celui d'un gros truc bien gras et bourré de calories vides ; un machin pas subtil, pas malin, pas pertinent...
Pas bon en somme.
Et ce qu'il y a de terrible là-dedans, c'est que j'y verrais presque un acte volontaire. C'était comme si, au fond, après tous ses personnages, on était, nous les spectateurs, la cible d'Aster. Il fallait que nous aussi on se prenne une balle, que tous passent au broyeur, que même en état de mort cérébrale, il nous impose encore un dernier sévice.
C'est dommage parce que je pense que ce mec, aussi talentueux soit-il est en train de dévisser sous nos yeux. Je pense qu'il se perd ; qu'il se laisse petit-à-petit dévorer par ses lubies misanthropes.
Pour le coup les Coen ont bon dos car, sur ce point, Eddington n'est clairement pas Fargo.
Créée
le 7 août 2025
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