Eddington
6.2
Eddington

Film de Ari Aster (2025)

L’Amérique vaut bien un cauchemar éveillé. À l’heure du second mandat de Donald Trump, marqué par le complotisme débridé et les saluts nazis d’Elon Musk, il n’est pas anodin que la meilleure dépiction de ce que sont devenus les États-Unis soit signée d’un transfuge du cinéma d’horreur, Ari Aster. Après avoir suscité de nombreux débats au Festival de Cannes, son quatrième film, Eddington, débarque dans nos salles ce 16 juillet.


Bienvenue, donc, à Eddington, Nouveau-Mexique. Une petite commune américaine comme il en existe des milliers. Les tensions vont croissant entre le shérif Joe Cross (Joaquin Phoenix) et le maire Ted Garcia (Pedro Pascal), sur fond de pandémie de coronavirus et d’imposition du port du masque, à laquelle Cross est farouchement opposé, prétextant un asthme. Nous sommes en mai 2020.


De l’autre côté du pays, George Floyd meurt étouffé lors de son arrestation par la police, à Minneapolis. La jeunesse (quasi exclusivement) blanche d’Eddington se convertit à Black Lives Matter (BLM) comme à une nouvelle tendance TikTok. La femme de Joe Cross (Emma Stone) et sa belle-mère, de leurs côtés, carburent au complotisme matin midi et soir.


Ari Aster a voulu encapsuler tout ce qu’il perçoit d’une Amérique en plein delirium dans un film de 2 heures 25. Le résultat est forcément touffu, tient à la fois du sidérant et de l’alambiqué. Certains arcs narratifs, accessoires (la dérive complotiste d’Emma Stone, jusqu’à sa fuite chez un gourou), ankylosent l’ensemble au détriment d’autres pistes. Et brouille la quête de réponses du film : comment, au juste, l’Amérique en est arrivée là ?

Deux hypothèses se dessinent, complémentaires plutôt que contradictoires, bien qu’Ari Aster peine à les articuler. Première piste : la grande confusion des idées. Un objet repose au centre du chaos mis en scène par Ari Aster : les téléphones portables. Eddington se conçoit comme un western où les colts auraient tiré leur révérence (dans un premier temps, du moins) pour la guerre des images. Quand Cross et Garcia se font face, l’imagerie du duel tourne à plein, sauf qu’on dégaine sa caméra plutôt que son pistolet. Paradoxe d’une époque où on n’a jamais autant capté le réel et pourtant celui-ci se noie dans les flux et les commentaires.


Dans ce maelstrom, on a reproché à Ari Aster de renvoyer dos à dos les antiracistes de BLM et l’extrême droite. C’est oublier que le cinéaste new-yorkais ne filme aucun vrai militant, mais des jeunes qui jouent à l’être – l’un d’entre eux ne s’y emploie que dans l’espoir de séduire une fille. Il touche là à la caractéristique première du confusionnisme : le « marché » des idées et des identités politiques est décorrélé de toute réalité matérielle ou repère idéologique.


Deuxième piste, qu’on retrouve plutôt en arrière-plan du récit : l’Amérique est ontologiquement malade depuis le début. Le port du masque n’est alors que la flammèche qui embrase des fractures anciennes. Thèse réactivée régulièrement par le cinéma indépendant ou hollywoodien, notamment chez Martin Scorsese (de Taxi Driver à Killers of the Flower Moon).

La frontière mexicaine n’est pas loin, et une communauté d’Amérindiens Pueblos jouxte la ville. Ari Aster n’a pas placé sa ville fictive ici pour rien : elle renvoie aux origines mêmes du pays, à sa violence séminale. Ce retour du refoulé explosera dans le dernier acte, jeu de massacre grand-guignolesque. L’Amérique s’entre-dévore, la guerre civile lui est promise.


Si Eddington n’est pas strictement un film d’horreur, il est peut-être l’opus le plus flippant de son auteur. Pour ce qu’il réussit autant que ce qu’il rate. Son échec à dégager une explication claire à la situation politique du pays dit aussi à quel point l’actualité va vite. Satire frontale et boursouflée d’un pays dont la déliquescence se donne à voir à longueur de news, le long-métrage perd sa course contre le réel. Le gouvernement Trump, ses déportations de masse, sa prison pour migrants entourée d’alligators, son entourage évangélique fanatisé… tout cela conserve une longueur d’avance sur le récit.


Eddington, c’est le pays miniaturisé et résumé à ses archétypes : la poussière du grand Ouest, la frontière, le bipartisme devenu caricature. Face au maire Garcia, latino démocrate féru de capitalisme high-tech, le shérif Joe Cross incarne une masculinité déclinante et paranoïaque. Leur opposition pastiche le western, mais surtout la fracture irréconciliable entre deux mythologies nationales toutes aussi délétères. Les États-Unis : le mensonge réside dans le nom même du pays.


Cyprien_Caddeo
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le 11 sept. 2025

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