4
le 16 juil. 2025
SuivreCitizen Vain
Quand le réel est devenu une mauvaise farce continuelle, quel rôle peut encore jouer la satire ? La question avait déjà commencé à émerger en compétition à Cannes 2024, avec The Apprentice d’Ali...
Ari Aster quitte ici l’horreur “pure” de Hérédité et Midsommar pour un territoire plus glissant : la satire politique et le film de crise. Eddington se déroule en mai 2020, dans une petite ville du Nouveau-Mexique en plein Covid, et met en scène l’affrontement d’un shérif rétif aux règles sanitaires (Joaquin Phoenix) et d’un maire progressiste (Pedro Pascal), sur fond de ville fracturée, de réseaux sociaux en ébullition et de paranoïa généralisée.
L’idée est limpide : transformer Eddington en microcosme de l’Amérique pandémique, et faire de la pandémie un révélateur des névroses déjà là : complotisme, haines de classe, crispations identitaires, polarisation médiatique. Aster filme moins le virus que la manière dont chacun s’en sert pour projeter ses peurs et ses fantasmes. On est dans une veine proche de la satire noire “à la Network”, traversée d’échos à Taxi Driver (la dérive d’un homme qui se voit investi d’une mission morale dans un monde qu’il perçoit comme pourri jusqu’à l’os).
Formellement, Eddington fonctionne par accumulations : de personnages (mère complotiste, épouse dépressive, militants, journalistes, milices improvisées), de registres (néo-western de petite ville, comédie noire, film de siège, quasi-farce apocalyptique) et de motifs politiques (armes, masques, racisme, fake news, QAnon, antifa… jusqu’à la saturation). Cette profusion fait la force du film autant que sa faiblesse : Aster ne cherche pas l’équilibre, il adopte une esthétique de la surchauffe, parfois au risque de la dispersion. Nombre de critiques ont souligné cette dimension “scattershot”, politiquement éclatée : le film lance ses flèches dans toutes les directions et laisse le spectateur faire le tri.
Là où Eddington est le plus convaincant, c’est dans sa manière de mettre en scène des cerveaux cassés par l’époque : feeds d’info en continu, bulles numériques, identités politiques devenues scripts prêts-à-l’emploi. Aster filme un pays qui ne sait plus distinguer le réel de sa mise en récit permanente, et où chaque événement est immédiatement avalé par des narrations concurrentes. Les moments où la mise en scène flirte avec l’absurde (crise-actors, théâtre de rue militarisé, flambées de violence quasi cartoonesques) ne sont pas des “dérapages” : ils donnent forme au sentiment que la réalité américaine est déjà devenue un mauvais film, dont les personnages ne maîtrisent plus le genre.
Reste un problème, assumé mais réel : Eddington veut embrasser la totalité des fractures américaines et finit parfois par confondre quantité et profondeur. À force d’empiler les signes (Trump, Covid, racisme, hystérie médiatique, populisme local, milices, etc.), le film frôle le catalogue d’angoisses plutôt que la thèse articulée. C’est précisément ce qu’on lui reproche le plus souvent : être à la fois fascinant et frustrant, brillant dans son diagnostic sensoriel du chaos, moins solide dès qu’on cherche un propos unifié.
Mais c’est peut-être là que réside sa vraie modernité : Eddington ne “résout” rien, ne propose ni réconciliation ni surplomb moral. Il se contente de montrer une société en surchauffe, dont les récits sont si contradictoires qu’aucun film cohérent ne peut prétendre les contenir. En ce sens, Aster signe moins un grand film-somme sur l’Amérique qu’un objet volontairement dissonant, à la fois brouillon, lucide, exaspérant et nécessaire – à l’image de la réalité qu’il filme.
Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à sa liste Drames - Les Fiches de Monsieur Cinéma
Créée
le 23 mars 2026
Critique lue 12 fois
4
le 16 juil. 2025
SuivreQuand le réel est devenu une mauvaise farce continuelle, quel rôle peut encore jouer la satire ? La question avait déjà commencé à émerger en compétition à Cannes 2024, avec The Apprentice d’Ali...
3
le 17 juil. 2025
SuivreAri Aster est un excellent technicien, c’est incontestable. Mais c’est un type à qui on a souvent dit qu’il était génial, au point qu’il a malheureusement fini par le croire. Donc, à chaque fois...
4
le 19 juil. 2025
SuivreJe me souviens encore du choc qu’avait été pour moi le visionnage d’Hérédité : j’avais immédiatement appelé tous mes amis cinéphiles pour les informer de la bonne nouvelle, Stanley Kubrick avait...
7
le 31 mars 2025
Suivre"Black Sunday", réalisé par John Frankenheimer en 1977, est un film qui, à première vue, pourrait être perçu comme un simple thriller politique. Pourtant, derrière son intrigue haletante se cache une...
8
le 20 janv. 2026
SuivreOn revient à Voyage au bout de l’enfer comme on revient à un cimetière de famille. La guerre du Vietnam n’y est jamais un sujet à traiter, mais un fantôme : quelque chose qui rôde dans les paysages,...
7
le 23 mars 2026
SuivreAri Aster quitte ici l’horreur “pure” de Hérédité et Midsommar pour un territoire plus glissant : la satire politique et le film de crise. Eddington se déroule en mai 2020, dans une petite ville du...
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème