À l'heure du passage de relais entre les témoins de la Shoah et la troisième, voire quatrième génération, la question se pose, cruciale, vibrante : que peut-on encore transmettre quand on n'a pas connu soit-même dans sa chair ou dans sa prime enfance le vécu ou le récit de ce traumatisme? Le risque de la banalisation n'est pas loin, de la reconstitution factice (La Vie devant Moi de Niels Tavernier), faisant pire à coups de charité chrétienne et d'empathie forcée ; à la pudeur elliptique (La Chambre de Mariana d'Emmanuel Finkiel) qui confine tant son sujet qu'il n'en laisse presque plus rien voir. Le pas-de-coté en prenant le point de vue des ennemis peut être un recours (La Zone d'intérêt de Jonathan Glazer, La Fabrique du Mensonge de Joachim Lang ), mais c'est aussi un aveu d'impuissance de ne plus opposer à l'Histoire la parole des survivants.
Ce premier film de Scarlett Johansson pose le problème frontalement et y répond avec élégance : la transmission est précisément ce passage d'une parole à une autre, portée par la force rare et précieuse de l'amour. Rien à voir avec "le devoir de mémoire" dogmatique qu'on assène à coups de manuels scolaires. La beauté du film tient dans ce qu'il montre de cette fréquentation intime à la mémoire de l'autre, au point que "les deux vies finissent par se confondre". Et le passé devient évocation tendre et émue d'une absence qui manque, un deuil. Consolée par un dernier partage avec ceux qui, encore, savent et comprennent.