Electrodoméstica, court-métrage de 22 minutes sorti en 2005, donne à voir le quotidien domestique, dans le Recife des années 1990, d’une femme (admirablement incarnée par Magdale Alves, dans une de ses rares apparitions au cinéma) habitant avec ses deux jeunes enfants une maison située dans un quartier hautement sécurisé de la classe moyenne, le chic Setúbal, au sein de Boa Viagem. On y reconnait l’architecture typique ainsi que les bruits et les couleurs de Recife, comme une esquisse de ce que sera, sept ans plus tard, le premier long métrage de Kleber Mendonça Filho, Les Bruits de Recife. On y voit déjà à l’œuvre la même attention aux sons du quotidien, aux bruits domestiques et urbains, aux dispositifs de surveillance implicites qui structurent l’espace social.
Mais on y entrevoit plus généralement les choix esthétiques – thématiques et formels – qui structureront toute son œuvre : la critique d’une société pétrie de religion, friande d’images d’Épinal (dont la présence sur la vitre de la voiture du mari n’empêche pas qu’elle soit brisée) et d’actes de charité (qui ne vont pas jusqu’à la rencontre des personnes, comme le montre le don d’une mangue et d’un verre d’eau à un nécessiteux à travers une grille) sans jamais mettre en cause sa structure fondamentalement inégalitaire.
Kleber Mendonça Filho ne dénonce pas, il rend sensible ce qu’il montre. Il installe le spectateur en position de voyeur – le faisant pénétrer dans un intérieur petit-bourgeois, comme en contrechamp du regard de la femme plusieurs fois tourné vers l’extérieur. Ce que l’on observe, c’est une vie réglée comme les envahissants appareils électroménagers dernier cri, dont elle épouse le rythme jusqu’à faire corps avec eux – comme lorsque la femme semble embrasser le tuyau de l’aspirateur en crachant en lui la fumée de son joint pour ne pas laisser l’odeur s’échapper ou lorsqu’elle se branle sur la machine à laver au moment de l’essorage, le chronomètre de la montre étant soigneusement enclenché pour ne pas laisser passer ce moment de symbiose…
Les dernières images du film, sur l’Impromptu n° 1 en ut mineur de Schubert, sont typiques de la manière de Mendonça Filho : un mélange de fantastique (à la fin du récit filmique, l’image de la femme comme en apesanteur dans une eau de lessive, s’élevant finalement – comme une assomption ou comme au septième ciel ?) et de réalisme documentaire (les photos en noir et blanc de l’édifice Pioneiro où est tourné le film, un de ces hommages que, film après film, Mendonça Filho rend à sa ville natale).
Avec une belle économie de moyens, Electrodoméstica propose une réflexion riche sur les moteurs de l’aliénation et de la violence – domestiques ou sociales.