Elvis était probablement le seul film que Baz Luhrmann pouvait réussir sans transformer son maniérisme en simple overdose visuelle. D’habitude, ses films me donnent surtout envie de chercher une sortie de secours : Moulin Rouge!, avec son montage épileptique et son hystérie permanente, m’avait laissé plus proche de la nausée que de l’extase. Mais ici, pour une fois, son excès trouve enfin un sujet capable de l’absorber.
Parce qu’Elvis Presley n’a jamais été un personnage “sobre”. Sa vie entière relevait déjà du mythe grotesque américain : le gospel, le sexe, Vegas, le kitsch, le capitalisme carnivore et la solitude transformés en opéra pop sous amphétamines. Luhrmann ne raconte donc pas Elvis : il met en scène la machine à fabriquer Elvis. Et c’est précisément là que le film fonctionne.
Le vrai coup de génie reste cependant le choix du point de vue : faire du Colonel Parker le narrateur principal. Tom Hanks compose un personnage qui semble sortir d’un cauchemar de foire commerciale, mélange de bonimenteur de cirque, parasite affectif et vampire financier. Parker devient presque une créature absurde, un monstre grotesque coincé entre le cartoon et le démon capitaliste. Dans le domaine du biopic musical, rarement un personnage aura été aussi étrange, aussi cynique et pourtant aussi fascinant.
Le film ose même quelque chose de rare : tourner son propre mauvais goût en arme dramatique. Là où beaucoup de biopics cherchent la respectabilité académique, Elvis accepte pleinement le clinquant, le ridicule et l’excès. Vegas devient une hallucination permanente ; les concerts ressemblent à des cérémonies païennes ; les dialogues flirtent parfois avec la satire involontaire. Et pourtant, ça marche. Parce que derrière les paillettes et la dérision, il y a toujours une tragédie très simple : un homme transformé en produit jusqu’à l’épuisement.
Et puis il y a Austin Butler. Son interprétation évite miraculeusement le piège du sosie de cabaret. Il ne copie pas Elvis : il finit par sembler possédé par lui. À certains moments, on oublie totalement la performance pour voir apparaître une espèce de fantôme rock’n’roll en train de se consumer sous les projecteurs.
Le plus étonnant reste donc ce paradoxe : Baz Luhrmann, cinéaste de l’excès souvent insupportable, trouve enfin le sujet qui justifie son cinéma. Elvis n’est pas un biopic sage ni élégant. C’est un cirque décadent, drôle, triste, absurde et parfois grotesque exactement comme la légende qu’il raconte.